Chronique littérature

"Tenir sa langue" : Polina Panassenko saute obstacles et souvenirs pour récupérer son prénom russe d’origine

© © Edition de l’Olivier

C’est le récit d’un combat que nous présente Sophie Creuz. "Tenir sa langue", qui paraît aux éditions de l’Olivier, ou le combat de Polina Panassenko pour récupérer son prénom russe d’origine.

En Russie, où elle est née, elle a été prénommée Polina mais en arrivant en France à la chute de l’URSS, avec la demande de naturalisation faite par ses parents, Polina est devenue Pauline, sans qu’on lui demande son avis. A trente et un an, cette Française, à l’accent étranger indécelable, souhaite récupérer son prénom. Et cela semble beaucoup plus difficile qu’en Belgique. En France, cela dépend de la décision d’un juge. Et cette juge le lui refuse, ne comprenant pas qu’on puisse vouloir réfuter un joli prénom d’ici, qui ne la distingue en rien de ses concitoyens, pour un prénom exotique.

Mais pour elle, cela représente autre chose, et comme elle ne sait pas tenir sa langue, heureusement pour nous, elle nous fait comprendre avec beaucoup d’humour, des images colorées et la spontanéité de l’enfance qu’elle n’a pas oubliée, la singularité de ce décalage permanent entre la langue du cœur, de la naissance, celle de la maison, et puis celle du dehors, de l’école, de l’administration.

Elles n’ont simplement pas la même saveur. Polina a le goût de concombre de la datcha de ses grands-parents, et on imagine que sa prononciation renvoie, sans doute aussi, à la manière dont sa mère, décédée très jeune, l’appelait. Comment peut-on ne pas comprendre cela ?

Récupérer son nom en France, le parcours du combattant

Mais récupérer son prénom va être pour elle un parcours du combattant, et elle nous le raconte à la manière d’une nouvelle russe, avec ses exclamations, ses mésaventures, les souvenirs qui déboulent sans crier gare, et une fine ironie. Car Polina ne met pas son identité d’origine au-dessus de l’autre, ce n’est pas par crispation identitaire ou complexe de supériorité culturelle qu’elle souhaite garder son prénom russe, au contraire, c’est pour faire exister, en même temps, deux langues, les deux entités d’une même personne.

Et c’est l’histoire de nombreux d’entre nous qui parlent une langue à la maison et qui au-dehors endosse une autre, comme on le fait d’un manteau. Et alors ? Sont-ils pour autant moins Français ou Belges ?

Pour autant ce livre n’est pas qu’un simple témoignage, c’est une œuvre vivante, bondissante, sonore aussi qu’on aimerait découvrir sur scène, d’autant que son auteur est aussi comédienne, et qu’on aimerait entendre avec l’accent précisément, les accents, de ceux restés en Russie et des gentils voisins Français de Saint-Etienne qui invitent cette famille de réfugiés.

C’est comme une marelle où chacun pousse le galet de la langue, une chasse aux mots, russes et français. Parce que tandis que sa grand-mère là-bas, en oublie des mots, en France sa mère, elle, veille sur les expressions russes, comme une poule sur ses poussins, et vérifie qu’on n’en a pas perdu en route.

"Bonjour, je viens récupérer mon nom"

Alors quand sa demande est refusée par la juge, elle imagine une fonctionnaire à la Kafka, l’œil collé au judas de sa porte, "C’est pour quoi ? Et il est où votre accent ? Parti ! Alors pourquoi revenir en arrière !"

Car pointe par-dessous ce portrait cette incongruité naïve de la condescendance, comme si la maîtrise de la langue française n’était pas une preuve de courage, de volonté, d’intelligence, mais de mérite…

Alors le nom qui figure sur ce livre, l’atteste, elle a fini par récupérer son prénom.

Et puis, un jour victoire. Elle s’est rendue au guichet de sa mairie, écrit-elle, avec cette "impression d’aller chercher un enfant à la DDASS. Bonjour je viens récupérer mon prénom."

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