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Territoires ukrainiens annexés : les dessous de la nouvelle carte utilisée par la rédaction de la RTBF

La version mise à jour du 6 octobre 2022 de la carte de l’Ukraine utilisée au Journal télévisé.

© RTBF – Imagique

09 oct. 2022 à 12:37Temps de lecture5 min
Par Sylvia Falcinelli, journaliste à la rédaction RTBF Info, pour Inside

La guerre en Ukraine évolue, sa représentation graphique aussi. Sur vos écrans, dans les reportages récemment diffusés au Journal télévisé, vous aurez peut-être remarqué certaines modifications des cartes diffusées, dans le choix des couleurs notamment. Ces évolutions ne coulent pas de source : elles font l’objet d’une réflexion, menée en particulier par la responsable éditoriale Monde, Aurélie Didier, avec les services d’infographie. Voici quelques éléments qui vous permettront de mieux comprendre le dessous des cartes.


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"Comment résumer ça en deux mots, c’est impossible"

La situation actuelle est particulièrement complexe. La Russie a déclaré l’annexion de quatre régions ukrainiennes (Kherson, Zaporijjia, Donetsk et Lougansk), où la confrontation armée est quotidienne, suite à des référendums dont la valeur est contestée en dehors de ses frontières. Les dirigeants de l’Union européenne ont ainsi rejeté et condamné l’annexion, la qualifiant d’"illégale", tout comme les référendums "que la Russie a organisés comme prétexte pour cette nouvelle violation de l’indépendance, de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de l’Ukraine […]".

"Dans les traités russes, ils parlent bien de l’annexion de l’ensemble des quatre régions concernées même s’ils ne contrôlent pas l’ensemble de leurs territoires. De manière unilatérale, sans aucune reconnaissance, sans validation de l’OSCE, ils s’approprient des territoires dont ils n’ont pas entièrement le contrôle militaire", explique Aurélie Didier, la responsable éditoriale Monde. "Comment résumer ça en deux mots, c’est impossible".

A la rédaction, décision a été prise de parler de "territoires ukrainiens annexés". Et sur les cartes, cela se traduit par deux éléments graphiques qui renvoient :

>> à l’annexion proprement dite (la frontière et le nom des quatre régions) : "Ce sont bien des régions qui sont, du point de vue russe, administrativement annexées. Mais ce sont des régions dont la Russie n’a pas l’ensemble du contrôle militaire. Par ailleurs, on essaie de montrer le contrôle russe mais aussi de montrer le point de vue international, et donc on ne va pas utiliser la même couleur que pour la Russie."

>> à la situation concrète de terrain (les zones en rouge) : "En rouge, ce sont les territoires occupés par l’armée russe."

Une carte amenée à être accompagnée d’un commentaire le plus complet possible, pour bien en transmettre la portée.

Revoir la première utilisation de cette nouvelle carte au Journal télévisé (6 octobre 2022) :

Ukraine : 7000 enfants pris au piège

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(à noter que l’emplacement de la légende a depuis été modifié pour tenir compte de la présence du drapeau ukrainien, un insert graphique ajouté en direct pendant la diffusion)

La Crimée aussi

La carte met en évidence la Crimée de la même façon que les quatre autres régions. "La Crimée a été annexée en 2014", rappelle Aurélie Didier. "La Russie la considère comme un territoire russe mais la communauté internationale et l’Ukraine ne reconnaissent pas cette annexion. Aujourd’hui c’est le même principe : il y a le débarquement de forces russes, et puis dans la foulée un référendum organisé de façon unilatérale par les Russes sans aucun respect des règles internationales en la matière et avec une partie des habitants qui a fui la région – donc ce n’est pas représentatif de ce que la population dans l’ensemble voulait, d’autant plus qu’il y a des risques de falsifications. C’est le même schéma qu’en Crimée."

Auparavant, la Crimée annexée était hachurée en rouge et blanc, tout comme Lougansk et Donetsk, régions autoproclamées indépendantes pro-russes et reconnues comme telles par la Russie, "ce qui était encore autre chose".

Revoir le récit des derniers événements en Crimée dans le Journal télévisé de ce 9 octobre 2022 :

Pont de Crimée : sécurité renforcée à la demande de Poutine

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On unifie par la couleur et on voit la stratégie russe

"La situation étant de facto unifiée par l’annexion, on unifie par la couleur et on voit la stratégie russe", poursuit Aurélie. "Quand on voit ces cinq régions, on voit que ça permet à la Russie de contrôler toute la mer d’Azov et de contrôler une bonne partie de l’accès à la Mer Noire. De plus, ces régions sont maintenant sous le parapluie nucléaire russe, selon leur doctrine. Cela veut dire que, s’il y a des avancées ukrainiennes dans ces territoires, Poutine l’a dit, il se réserve le droit de répliquer selon les moyens qu’il désire – et on sait que Poutine a cité l’arme nucléaire dans ses discours, de manière un peu détournée en disant en substance : si on utilise le nucléaire, nous répliquerons. L’armée ukrainienne et les autorités ukrainiennes ne cèdent pas à la pression et reprennent, selon eux, des territoires. La vraie interrogation, c’est comment Moscou va réagir."

Analyse en studio du 30 septembre 2022 (voir à 1'47'') :

Simplifier, sans simplisme

Quelles sont les sources, les références de la rédaction dans cette matière sensible ? "Il y a plusieurs chercheurs et analystes qui font de la collecte de données et des cartes quotidiennes pour montrer l’avancée des troupes, les bombardements etc. On utilise plusieurs de ces cartes. Ici je me suis basée sur le site "understanding war", c’est le site de l’Institute for Study of War", explique la responsable éditoriale Monde (voir ici la présentation de cet Institut).

Voici l’une de ces cartes, selon l’une des dernières mises à jour :

Carte du site understandingwar.com – dont s’inspire la rédaction

Les mises à jour sont quotidiennes et l’on voit bien que la représentation graphique est plus complète, plus fine que ce que nous utilisons. "C’est plus approfondi, c’est un site pour spécialistes. Nous, on essaie de digérer ça pour le rendre compréhensible."

Toute la difficulté est de simplifier sans tomber dans le simplisme, sans faire d’erreur ou manquer de nuances. Le tout dans un contexte où la carte ne peut être observée que quelques secondes à l’écran, quand il s’agit du Journal télévisé.

"Pour moi les cartes doivent rester le plus longtemps possible à l’écran. Il faut aussi répéter oralement et clairement : territoires occupés par l’armée russe dans des régions annexées par la Russie", plaide Aurélie Didier auprès des équipes. "L’enjeu, c’est la compréhension. Moi, ça m’intéresserait d’avoir des retours du grand public."

La carte utilisée aujourd’hui est forcément appelée à évoluer. Tout comme cela a déjà été le cas par le passé pour d’autres situations, d’autres conflits.


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