The Blind : "Mes graffitis en braille, c'est pour jeter des ponts entre voyants et déficients visuels"

Sur le bâtiment de la Bourse, à Bruxelles : un graffiti de The Blind, qui dit "la Bourse ou la vue"

© The Blind

20 avr. 2021 à 12:06Temps de lecture3 min
Par Annick Merckx

The Blind, c’est le nom derrière lequel se cache un graffeur français originaire de Nantes, diplômé de l’école des Beaux-Arts qui, depuis 2005, pratique une technique hors de sentiers battus : le graffiti en braille.

"C’est parti d’une discussion avec un pote autour d’un graf 'classique'. Il me dit, 'wow là celui-là, il sera super bien vu'. Je me suis entendu lui répondre : 'Ouais, peut-être, mais pas par les aveugles' !"

De fil en aiguille, l’homme de 38 ans aujourd’hui, s’est dit qu’il voulait partager son art avec les déficients visuels. "Je suis le seul à faire ça, à côté d’un travail plus classique. Mais c’est ma singularité. J’aime bien être un outsider.

The Blind : "j’assume ma singularité"
The Blind : "j’assume ma singularité" © Tous droits réservés

Donner une voix au handicap

"Pour moi, poursuit-il, c’est important de donner une voix au handicap. Et de faire un travail destiné à la fois aux voyants et non-voyants".

Car pour comprendre le message, il faut que voyants et non-voyants s’associent : "Je refuse de faire une 'traduction' à côté. Je ne veux pas faciliter la vie des voyants. ils peuvent bien se renseigner, pour comprendre ce que ce graf signifie. Et si cela peut jeter des ponts entre voyants et non-voyants, tant mieux".

En marge, c’est aussi un combat assumé contre la publicité : "On nous impose des phrases et des sons. On pense tout de suite au produit. Le braille, c’est un motif, comme un silence. J’ai envie que les gens fassent un effort pour comprendre".

The Blind à Istanbul…
The Blind à Istanbul… The Blind

Partout dans le monde

Ses messages en braille, on les trouve un peu partout dans le monde : à Moscou, au Sénégal, ou à Death Valley. A la Réunion comme en Espagne ou à Tchernobyl. Et puis aussi en Belgique : Doel, Dour, Charleroi, La Louvière et Bruxelles. "La Bourse, où j’ai écrit 'la Bourse ou la vue' ; place Poelaert ; près du Palais royal… Ah la Belgique j’y suis allé souvent, j’aime bien l’état d’esprit !

En général, je profite d’événements, comme des festivals, et en marge, soit je vais graffer, soit je fais du braille, voire les deux. ça dépend des endroits, j’ai toujours tout mon matériel avec moi".

Mais comment est-il "reçu" par les autorités ? "Ah ça, ça fait partie du jeu ! J’ai de l’expérience, j’arrive toujours à leur raconter des trucs. Désormais je travaille de jour. Je planque mes pochoirs et mes bombes, et en réalité, on me voit travailler avec du plâtre et du mastic. Quand on m’interroge, je réponds que je fais de la signalétique pour aveugles et que j’ai l’autorisation mais que je l’ai oubliée", rigole-t-il. "Et dans le doute, ça passe !"

…A Moscou
…A Moscou The Blind

Pas de slogans politiques

Même s’il considère qu’il a, en faisant ces graffitis en braille, un réel engagement politique, The Blind souligne qu’il n’écrit pas de slogans politiques : "Le braille ce n’est pas visuellement agressif : de toutes façons, les gens ne savent pas le déchiffrer, donc ils me laissent faire !"

Sa technique, il l’a peaufinée au fil des ans : des pochoirs, avec des petits trous, qui représentent les cellules braille. "Avec du scotch, je vais en cacher certaines, que je ne vais pas utiliser et après à la bombe, je marque ma phrase en braille et par la suite, je colle des demi-sphères en plâtre que j’ai préalablement moulées. Je les colle avec un pistolet à colle et du mastic et après ben ça reste le temps que ça reste ! Si on n’y touche pas, ça peut rester pendant des années. L’échelle est agrandie, et cela met vraiment en valeur l’écriture braille.

…A Stockholm
…A Stockholm The Blind

Comme un architecte

Dans sa démarche artistique, The Blind se penche sur les différents sens : l’odorat, le toucher, avec les différentes textures. "Mon prisme artistique est hyperlarge, je ne me bride pas. Si j’ai un bon concept, après je trouve la technique adaptée. Si je ne l’ai pas, je m’entoure de personnes qui s’y connaissent. Je suis un peu comme un architecte, je vais d’abord concevoir, évaluer, et puis je m’entoure".


►►►Lire aussi : Semaine de la Ligue Braille : l’importance de poursuivre un travail passionnant, malgré des problèmes de vue


Si The Blind travaille seul sur le terrain pour ses graffitis en braille, il appartient aussi à différents collectifs, dont certains existent depuis une bonne trentaine d’années. "Comme le 9e Concept, à Paris. Ou à Nantes, 100 Pression, que j’ai fondé. Je continue sous un autre nom, à faire des graffitis 'classiques', illégaux, sous les ponts, sur les trains, avec divers crews".

Je fais mes propres attestations de voyage

Grand voyageur, l’artiste n’a pas renoncé, malgré la pandémie. "Entre les deux confinements, je suis resté un mois à Istanbul, là ça bloque un peu mais je n’arrête pas de bouger en France, où j’ai différents projets à Paris, Lyon, Strasbourg. Je suis un artiste indépendant, donc je me fais mes propres attestations de déplacement !

Je bouge, j’en ai besoin. Je travaille dans la culture. Déjà, avec le corona, on nous a volé un peu notre travail, je considère que faire des choses dans la rue, c’est montrer d’autant plus qu’on est présent, que le vivier artistique bouge. Notre galerie à nous, elle est à ciel ouvert !"

Vous pouvez suivre The Blind sur sa page Facebook ou sur Instagram.

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...Et à Doel
...Et à Doel The Blind

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