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The Limiñanas & Laurent Garnier : Duo à trois

The Limiñanas et Laurent Garnier forment désormais un groupe à trois.

© Mathieu-Zazzo

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Par Nicolas Alsteen

Amorcée autour d’une bonne bouffe, l’une des collaborations de l’année se concrétise à travers "De Película", une tranche de rock hallucinogène à écouter sous la boule à facettes, de préférence après une nuit blanche. Comme dans un road movie, cet album voit Laurent Garnier monter à bord du véhicule affrété par The Limiñanas. En dérapage contrôlé sur les chemins cabossés de la contre-culture, l’équipée sauvage suit ses instincts musicaux avec le coffre chargé de références cinématographiques. Bon trip.

Il y a parfois des associations auxquelles on ne songe pas. Parce qu’elles ne coulent pas de source, qu’elles rassemblent des personnalités diamétralement opposées ou des esthétiques totalement divergentes. Dans le genre, l’industrie musicale peine encore à se remettre de l’album imaginé par Lou Reed et Metallica. Loin de cet exemple traumatisant, certains rapprochements inattendus relèvent heureusement le niveau. Récemment, la rencontre entre Delilah Holliday, Baxter Dury et Etienne De Crécy accouchait notamment d’un bon petit disque transgénique, à la fois pop, dandy et dansant. Dans un registre un brin plus toxique, des dealers de substances psychédéliques se promènent désormais en compagnie d’un monstre sacré du dancefloor. Depuis peu, Laurent Garnier et The Limiñanas forment en effet une entité à trois têtes. À l’origine de cette union, il y a un festival dans le Luberon. "En juin 2017, nous étions à l’affiche du Yeah, un événement organisé dans le village de Lourmarin par Laurent Garnier et ses copains", retrace Lionel Limiñana, moitié du couple rock garage The Limiñanas. Avant d’arriver sur place, Marie et Lionel soupçonnent pourtant une erreur de casting. "Quand un ténor de la techno organise un festival, tu t’attends forcément à jouer au milieu des DJ’s. En réalité, c’était un rendez-vous éclectique et intimiste, où l’on croise assez vite toutes les personnes présentes sur le site." C’est ainsi que le duo de Perpignan rencontre Laurent Garnier...

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Pad thaï & saucissons

"Après notre concert, Laurent nous a invité à manger. À titre personnel, ma grande faiblesse, c’est la bouffe. Sur ce point, j’ai trouvé un associé. En fait, la bonne cuisine est vraiment un domaine qui nous rassemble tous les trois, aussi bien Marie, Laurent que moi. Ce plaisir d’être ensemble à table en dit long sur notre relation. Je pense que lorsque des personnes ne s’entendent pas autour d’un bon plat, c’est mal barré pour le reste !" Du côté du Yeah Festival, le gueuleton tient toutes ses promesses. Aussi animé qu’une dernière case des aventures d’Astérix, le festin rapproche les convives à jamais. "Au-delà de la musique, la nourriture est indissociable de notre relation... Quand nous rendons visite à Laurent, nous lui apportons du saucisson et des spécialités régionales. Lui, il nous prépare à manger : il maîtrise la cuisine asiatique." Entre un pad thaï et quelques tranches de fuet catalan, l’idée d’une collaboration fait son chemin. "Nous avions enregistré le titre ‘Dimanche’ avec Bertrand Belin. Laurent l’aimait bien. Il nous a proposé de le remixer." Si le remix en question marque les prémisses de la collaboration, l’origine de l’album "De Película" est pourtant à chercher dans nord de l’Espagne, à Figueras, la vile de Salvador Dali. "Ce n’est pas très loin de Perpignan ", indique Lionel Limiñana. " Avec mon pote Pascal Comelade, nous avons pour habitude de traverser la frontière pour acheter des vinyles chez Quim, un disquaire mythique..."

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Festival de Can

En cherchant la perle rare dans les bacs de l’échoppe espagnole, le guitariste tombe sur des disques de Can. "Je connaissais de nom, bien sûr. Mais jusqu’alors, j'étais persuadée qu'il s'agissait d'une musique planante pour vieux hippies. Heureusement, Pascal Comelade en connaît un rayon sur le krautrock. Il m'a conseillé d'acheter les trois premiers albums de Can." De retour à Perpignan, le barbu pose ses acquisitions sur la platine. "C'était une épiphanie !", s’emballe-t-il. "Depuis des années, je cours derrière l’excitation ressentie avec la découverte du "Fun House" des Stooges ou du premier album du Velvet. Je pensais que cette émotion était complètement cramée chez moi. Comme par magie, Can a réveillé mes sensations." La découverte secoue le musicien. À tel point qu’il revisite un titre de Can avec The Limiñanas. Cette reprise marque un tournant pour la formation française. "À partir de là, nous avons commencé à rallonger nos morceaux avec l’envie d’enregistrer un disque instrumental composé de trois longues plages : un album avec des phases répétitives et des boucles électroniques. C’est là que nous avons contacté Laurent Garnier. Parce qu’étirer des états de transe jusqu’au bout de la nuit, c’est son truc."

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Sortie de garage

Convaincu par la proposition venue du Languedoc-Roussillon, Laurent Garnier accepte le deal. "Nous sommes repartis d’une page blanche. Nous avons vraiment composé le disque ensemble." À l’écoute des onze titres gravés sur "De Película", la balance penche pourtant en faveur des guitares. "C’est amusant parce que la répartition des tâches n'est pas du tout celle que l’on pourrait imaginer. Plusieurs mélodies sont signées Laurent Garnier. Là où des beats et des rythmiques plus électroniques viennent de chez nous." Confectionné au croisement des styles et des humeurs, "De Película" se déroule ainsi à bonne distance du rock garage. "Ces derniers temps, nous aimons interagir avec d'autres." The Limiñanas a notamment travaillé avec Peter Hook (ex-Joy Division, ex-New Order), Anton Newcombe (The Brian Jonestown Massacre) ou Bertrand Belin. "L’influence culturelle des autres est nécessaire pour le rock garage. Si un style musical n'évolue pas, il est voué à disparaître. Notre collaboration avec Laurent Garnier procède aussi de cet esprit d’ouverture."

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Crever l’écran

Conçu comme la bande-originale d’un road movie, "De Película" se fond dans les décors de films comme "Thelma et Louise", "Las Vegas Parano" ou "La route de Salina""J’ai toujours entretenu un rapport assez cinématographique à la musique", affirme Lionel Limiñana. "Quand j’écoutais "Fun House" au casque, par exemple, je m’inventais un scénario qui n’avait rien à voir avec les thèmes abordés dans les morceaux des Stooges." Le récit imaginé par Laurent Garnier et The Limiñanas se déplace entre Perpignan et Alicante. Ici, chaque titre raconte une étape de l’itinéraire amoureux d’un jeune geek. "Cette histoire fait allusion à mes années au lycée. Avec mes potes, nous étions des marginaux. Nous n’aimions ni le foot ni le rugby. Pas plus que l’école. À l’époque, la musique et la littérature nous offraient une échappatoire. Notre seul but était d’échapper à la conformité et de vivre une vie passionnante."

Un Bruxellois à l’affiche

Si "De Película" circule sur des voies asphaltées entre la France et l’Espagne, la Belgique tient aussi une place dans le scénario. Puisque la pochette de l’album est l’œuvre d’Elzo, graphiste bruxellois connu pour ses visuels un peu flash ou complétement trash pour La Femme, Thee Oh Sees ou Ero Guro. "Il y a quelques années, nous avons fait la connaissance d’Elzo à Bruxelles après un concert chez Madame Moustache. Nous adorons ses affiches et tout ce qu’il a réalisé pour le label Born Bad. Pour l’anecdote, c’est Laurent qui nous a soufflé son nom. Pour l’aider, nous lui avions envoyé le scénario envisagé, quelques photos de paysages et d’autres prises dans des discothèques : des lieux en lien avec l’écriture des morceaux. Nous adorons le résultat final. Nous sommes les premiers fans de la pochette illustrée par Elzo."

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L’as Vega

Au-delà de la collaboration entre Laurent Garnier et le duo de Perpignan, "De Película" convie aussi Edi Pistolas (Nova Materia, Panico) et le dandy Bertrand Belin au casting. "Personne ne raconte des histoires comme Bertrand. Tant qu’il voudra chanter avec nous, il sera toujours le bienvenu. La présence d’Edi, nous la devons à Laurent Garnier. Pendant l’enregistrement du titre ‘Qué Calor!’, notre référence était la voix d’Alan Vega (Suicide). Malheureusement, il était trop tard pour envisager une collaboration… (Alan Vega est décédé en 2016, Ndlr). Là-dessus, Laurent nous a demandé de lui faire confiance. Il a envoyé une maquette à Edouardo et quinze jours plus tard, le morceau était plié. Aujourd’hui, Edi est musicien chez The Limiñanas. Il se charge des percus et des parties électroniques. Sa participation au groupe témoigne de notre envie de toucher à d’autres esthétiques. Récemment, j’ai d’ailleurs envoyé de la musique à Brigitte Fontaine en vue de faire un album avec elle. " En attendant que ce projet se réalise – ou pas –, Lionel songe déjà au prochain disque de sa formation. "Je rêve de l’enregistrer avec Warren Ellis", confie-t-il. "C’est le musicien vivant que j’admire le plus au monde. Ce serait incroyable de travailler avec lui." Là-dessus, l’optimisme est de mise. Après une collaboration avec Laurent Garnier, plus rien ne semble impossible.

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