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The Murlocs, skateboard et vagabondage

The Murlocs.

© Izzie Austin

16 sept. 2022 à 13:16Temps de lecture6 min
Par Renaud Verstraete

Quand il n’est pas sur scène ou en train de composer un énième album avec ses comparses de King Gizzard & The Lizard Wizard, Ambrose Kenny-Smith joue les frontman au sein des Murlocs. Avec "Rapscallion", le sixième album du groupe de Melbourne, Ambrose revisite et fantasme son enfance, passée sur un skateboard à défier l’autorité. "Rapscallion" est un véritable récit initiatique mis en musique, chapitre par chapitre. Comme si les Goonies avaient été nourris aux compilations Nuggets des 60’s, comme si Jack Kerouac avait écouté du rock garage. Rencontre avec un vagabond dans l’âme.

Hello Ambrose, votre nouvel album "Rapscallion" vient de sortir. Comment le décrirais-tu ?

Ambrose : C’est une sorte de roman initiatique. C’est notre premier vrai album concept. On l’a écrit au début de la pandémie, à une époque où j’étais perdu, comme tout le monde. Je ne savais pas trop sur quoi écrire. Je me suis plongé dans les souvenirs de ma jeunesse et de celle de mes potes. Plus jeune, j’étais mordu de skateboard. J’ai beaucoup voyagé, je me suis fait des tas de copains et quelques ennemis aussi en cours de route (rires). C’était une chouette sensation de revisiter mon enfance et d’ainsi essayer d’échapper à la réalité de la pandémie.

Cet album raconte les aventures d’un personnage sur la route, le "Rapscallion" (en français, le "vagabond"), que l’on découvre au fil des morceaux. C'était plus simple de se mettre dans la peau d'un personnage pour écrire ce disque ? 

 

Ambrose : C'était une manière d'être créatif et d'écrire différemment. Quand on a eu fini notre précédent album "Bittersweet Demons" (ndlr : sorti en 2021), j’avais l’impression d’avoir investi toute ma vie et mes problèmes personnels dans cet album. Je m'étais livré de manière très intime dans ce disque. Cette fois-ci, j’avais envie de parler d’autre chose que de mes anxiétés (rires).

Je venais de finir le livre "Blood Meridian" de Cormac McCarthy. Je me suis inspiré de ça et puis aussi de mes films préférés comme "Stand By Me" et "Les Goonies". J’adore ce genre d’histoire d’aventures initiatiques et je voulais écrire quelque chose de ce genre-là dans un contexte plus urbain, qui m’est plus familier.

Finalement, j’ai fini par chanter comme si j’étais moi-même ce personnage, ce vagabond. Et finalement, je pense que je lui ressemble sur beaucoup de points. J’ai pris beaucoup de plaisir à repenser à toutes ces situations farouches dans lesquelles j’ai mis les pieds étant plus jeune.

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Sur la route, ton personnage goûte à la liberté, joue avec les limites et défie l’autorité. Les textes décrivent des scènes de vie auxquelles on peut tous s’identifier. A quel point ce récit est-il inspiré de ta propre enfance ?

Ambrose : J’ai passé ma jeunesse dans les transports en commun, à faire du stop. Je n’ai eu mon permis de conduire que très tard. Je m’étais trop habitué aux 4 roues de mon skate (rires). Gamin, ça ne m’intéressait pas de rester à la maison à jouer aux jeux vidéo. J’étais toujours en vadrouille hors de chez moi à la recherche de nouvelles expériences.

Par exemple, sur le morceau "Bobbing and Weaving", lorsque mon personnage raconte qu’il fraude en prenant le train sans payer et qu’il se cache sous les sièges pour échapper aux contrôleurs avant de se faire jeter hors du train, c’est le genre de choses qui m’arrivaient fréquemment. Comme on faisait du skate et qu’on était souvent dans la rue, les gens nous considéraient comme la pire racaille de la terre, ce que nous étions parfois, je dois bien l’avouer (rires).

Quel rôle la musique a-t-elle joué dans ton enfance ? Comment es-tu passé du skateboard à la guitare et l'harmonica ?

Ambrose : En fait, je pense que je n’aurais jamais fait l’un sans l’autre. C’est en regardant des vidéos de skate que je me suis forgé une bonne culture musicale. Sans le savoir, j’avais depuis tout petit une très bonne idée de la musique que j’avais envie de faire. Je ne pense pas être un musicien très doué. Je me considère plus comme un chanteur et un interprète. Je n’ai pas passé suffisamment de temps à pratiquer mon instrument. Plus jeune, j’étais vraiment obsédé par la culture du skateboard, la communauté qui l’entoure et les amis que je me suis faits sur la route. Je passais mon temps à me jeter avec ma planche dans les escaliers, à tomber et à me relever couvert de bleus. C’était la chose la plus importante dans ma vie et ça l’est toujours. J’ai juste eu de la chance d’être arrivé là où j’en suis aujourd’hui et de pouvoir faire de la musique avec mes meilleurs amis.

Ambrose Kenny-Smith en 2011.
Ambrose Kenny-Smith en 2011. – Jake Bolton

Sur « Living Under A Rock », ton personnage se sent happé par la liberté lorsqu’il découvre que le monde est en réalité bien plus grand que ce qu’il imaginait. Tu as passé la majorité de ta vie adulte sur la route, ce sentiment t’est-il familier ?

Ambrose : Quand on a commencé à tourner en Australie, je pense que j’étais celui qui était le plus à l’aise dans le groupe. Partout où on allait, je tombais sur des connaissances du milieu du skate. J’avais un bon sens de l’orientation, les autres me surnommaient la carte humaine (rires). Je me souviens quand on était plus jeune, on sautait au-dessus des barrières et on se faufilait dans les festivals. En fin de soirée, j’utilisais ma boussole interne pour retrouver la bonne barrière et pouvoir ressortir par où on était entré (rires). Finalement, c’est sur la route que je me suis toujours plus senti à la maison. Même si maintenant avec l’âge et quelques années de confinement, j’aime passer du temps à la maison (rires).

Finalement, c’est sur la route que je me suis toujours plus senti à la maison.

Ce nouveau disque est sans doute le plus lourd de votre discographie. Était-ce une volonté de votre part de retourner à l’énergie garage de vos débuts ?

Ambrose : Quand on a eu finit "Manic Candid Episode" (ndlr : sorti en 2019), je me suis dit que j'allais écrire le truc le plus heavy que je n'avais jamais fait. Et puis j’ai fini par faire un tour à 180° et j’ai composé des morceaux plus calmes. J’écoutais beaucoup John Lennon et Elton John à l'époque. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à écrire des morceaux au piano. J’ai composé « Comfort Zone » et tout est parti de là. Je me souviens du sentiment que j’ai eu la première fois où on a jammé ce morceau-là avec le groupe. C’était incroyable et je me suis dit : « C’est la musique que j’ai toujours rêvé de faire. C’est ce que j’écoute, ce que j’aime ». Ensuite, on a creusé cette veine-là mais je pense qu’il était vraiment temps qu’on retourne à quelque chose de plus rock (rires).

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Cet album est très cohérent et on se laisse porter par l’histoire du début à la fin. Comment s’est déroulée la composition, est-ce que la musique a précédé les textes ?

Ambrose : En fait, c’est notre guitariste Cal qui a composé tout l’album. Pour la première fois, je n’ai rien dû composer. Dès les premiers jets, les morceaux que Cal nous envoyait étaient super ! Ça m’a laissé beaucoup plus de temps pour me pencher sur les textes, pour conceptualiser et écrire l’histoire de cet album, chapitre par chapitre. La musique est venue en premier. Je me suis vraiment laissé guider par ce que la musique m’inspirait au moment d’écrire les textes. C’était super de pouvoir calquer l’histoire sur la dynamique des morceaux. 

Tu fais partie de King Gizzard & The Lizard Wizard et des Murlocs, deux groupes super prolifiques. Est-ce que tu as le sentiment d’être comblé au niveau créatif ?

Ambrose : Oui complètement, c’est même parfois étrange. C’est pour ça que je continue d’ailleurs à sortir des albums avec les Murlocs. Ça me permet d’explorer toutes les facettes de la musique que j’aime dans ces 2 projets. J’ai toujours utilisé les Murlocs comme un terrain d’exploration, un outil d’écriture pour gagner confiance en moi en écrivant mes propres morceaux pour pouvoir ensuite apporter plus d’idées pour King Gizzard. Maintenant, je suis de plus en plus impliqué dans la composition avec Gizz et c’est super gratifiant. Ça fait 10 ans que c’est notre job de sortir des albums et c’est seulement maintenant que je me sens en confiance dans ce que je fais.

Est-ce que tu penses que cette confiance influence la musique que tu écris ?

Jusqu’ici, j’ai toujours suivi la devise "Fake it until you make it". Je n’étais pas le plus doué, mais j’avais cette confiance absolue que j’allais finir par y arriver. Je parle souvent avec des amis qui galèrent un peu et qui ne comprennent pas pourquoi les choses ne tournent pas pour eux. Je pense que c’est une question de confiance. Les gens sont souvent captivés par les musiciens qui vivent leur musique, sans se soucier de l’approbation des autres. Tu fais avant tout de la musique pour toi, de la manière dont tu l’entends. Et c’est ça qui doit transparaître. Si ça marche, c’est cool. Et si ça ne marche pas, tu auras quelque chose entre les mains que tu peux apprécier et écouter pour le reste de ta vie…

 

Pochette de Rapscallion, le sixième album des Murlocs.
Pochette de Rapscallion, le sixième album des Murlocs. Travis MacDonald

"Rapscallion", le sixième album des Murlocs, est sorti le 16 septembre 2022 via Virgin Music.

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