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The Psychotic Monks : "La musique nous permet de créer un espace hors de tout contrôle et de goûter à une liberté infinie"

The Psychotic Monks.

© - Marie Monteiro

22 août 2022 à 11:35 - mise à jour 23 août 2022 à 14:45Temps de lecture8 min
Par Renaud Verstraete

Il est très difficile de rendre compte sur papier des émotions brutes, intenses et contradictoires que les 4 musiciens de The Psychotic Monks parviennent à faire naître en nous, le temps d’un concert. Du bruit, des larmes et des pulsions vives qui poussent à la révolte, Sysyphe n’est pas loin. Les parisiens domptent le chaos en quête de sens, dans une maîtrise totale et radicale. En perpétuelle évolution et s’enivrant d’expérimentations sans limites, The Psychotic Monks reste l'un des secrets les mieux gardés du rock français. Tout simplement bouleversant.

Rencontre avec ces 4 avant-gardistes, quelques heures avant une prestation qui aura marqué cette 12e édition du Microfestival.

Hello les gars, vous venez d’arriver au Microfestival. Vous êtes habitués des salles belges, comment vous sentez-vous avant de jouer ce soir ?

Clément : Ça va bien. On reprend après une pause de trois semaines, donc on a pu se reposer. La route s’est bien passée, le festival est cool et on revoit des gens qu’on n’a pas vus depuis longtemps.

Paul : On parle souvent de bienveillance en parlant de la Belgique. Ça paraît cheesy mais c’est vrai. Quand on vient en Belgique, on ressent ça à chaque fois. Ici, ce festival, c’est le genre d’endroit où je pourrais venir sans rien connaître de l’affiche et me laisser surprendre. Je trouve ça super important que des espaces comme celui-ci existe.

C’est important, pour vous qui êtes sur la route, de retrouver ce genre d’ambiances de proximité ?

Arthur : De manière générale, ce sont les festivals comme ça qui font vraiment sens pour nous, parce qu’on sent que l'on reste dans une échelle humaine. On n’est pas plongés dans une sorte de surenchère capitaliste où le but premier c’est la rentabilité, d’avoir des jauges de centaines de milliers de personnes et de compacter les gens. Ici, dans ce genre de festival, l’objectif c’est avant tout d’échanger et de découvrir. Et à mon sens, c’est ça le but d’un festival. Et puis après, à titre personnel, les gros festivals, ça m’angoisse.

Avez-vous parfois été trop loin dans l’autre sens, dans des endroits où vous ne vous sentiez pas trop à votre place ?

Clément : Bien sûr, il y a eu l’été 2019. On a fait les Vieilles Charrues, les Eurockéennes, ces trucs-là et c’était une vraie découverte. Après, on ne fait pas ça tous les week-ends non plus. Dans ces gros festivals, on jouait tard, il y avait beaucoup d’alcool, on a vite été dépassé. C’est difficile de gérer les relations humaines dans ce genre de conditions. C’était un peu étourdissant. Ça nous a amenés à réfléchir à comment on pouvait partager la responsabilité pour que tout se passe bien pour le public et pour nous, sur scène et en dehors.

Au lieu d’avoir "Jam" en sponsor du festival, ce sera plutôt "Coca-Cola" ou "Heineken" (rires).

Finalement, le but ça n’a jamais été de remplir des salles…

Martin : Je ne sais pas trop ce qu'est notre but. Mais ce qui compte c’est que tous les quatre, on n’a jamais trop eu la sensation de changer quoi que ce soit, en tout cas musicalement parlant. Après, sans vouloir faire l’avocat du diable, quand on nous propose des trucs un peu irréels comme ça, on y va parce qu’on se dit que c’est chouette de pouvoir présenter ce que l'on fait dans des endroits où la musique qu’on propose n’est pas forcément représentée.

Je n’ai pas forcément l’impression qu’on revienne à ce genre de festival parce que ça a toujours été extrêmement important pour nous. Peu importe l’ampleur que le projet prend, on continue de tourner dans un réseau plus associatif, à taille humaine, parce que c’est là qu’on a commencé. C’est là qu’on a fait nos plus belles rencontres sur la route. Tous ces gens font un travail extrêmement important en créant des lieux et des espaces de rencontres.

Paul : La semaine prochaine on joue dans un festival et ça n’aura rien à voir avec l’ambiance qu’il y a ici. On repensera à ce moment en se disant "Ha qu’est-ce qu’on était bien ici" (rires). Au lieu d’avoir "Jam" en sponsor du festival, ce sera plutôt Coca-Cola ou Heineken (rires). C’est toujours des moments où on se regarde tous les quatre et on se dit : "Mais qu’est qu’on fout là". Vu qu’on a beaucoup de choses à découvrir, autant tester ces nouvelles expériences et voir si à l’avenir on a envie de les refaire.

Clément : Après, il y a des choses qu’on n’a pas besoin de tester pour savoir. On n’ira pas jouer à l’Elysée, tu vois ? (rires).

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En écoutant ce que vous faites, la musique n’apparait pas comme un but en soi mais plutôt comme un vecteur, une manière de ressentir et d’exprimer les choses, comme il en existe plein d’autres. Est-ce que vous pensez directement en termes de proposition musicale où est-ce que l’essentiel est avant tout de traduire un ressenti ?

Arthur : Je ne veux pas parler pour les autres. Mais comme tu dis, la musique pour moi c’est une manière d’intérioriser et d’exprimer les choses. À un frottement astral près, ça aurait pu être complètement autre chose. Ce qui compte avant tout en fait, c’est que c’est un espace où l’on peut partager des émotions, quelle que soit la forme que ça prend. C’est pour ça qu’on est très attachés au live. Ce qui nous parle avant tout, c’est le spectacle vivant. C’est de faire des choses avec les gens. D’ailleurs, le rapport hiérarchique qui est installé entre le public et l’artiste sur scène nous met souvent mal à l’aise. Nous, on a envie à notre échelle, de briser ces frontières-là. Ce qui compte c’est de vivre un moment partagé et d’accéder ensemble à des choses inatteignables autrement.

Martin : Moi, je vois ça un peu comme un outil. Et pour l’instant, c’est le meilleur outil que j’ai trouvé pour construire ma barque. C’est la meilleure forme d’expression qu’on ait trouvée pour l’instant. En tout cas, on est dans une période de vie où c’est ce qui nous permet d’avoir l’impression qu’on fait quelque chose qui a un minimum de sens.

Paul : On discute beaucoup de tout cela ensemble. Il y a un moment, on rigolait entre nous en disant : "si ça se trouve, dans dix ans, on finira par faire des trucs de claquettes" (rires). L’essentiel, c’est de sentir les choses. C’est ce qu’on fait en concert, tout est toujours une question d’équilibre entre le contrôlé et le non contrôlé.

Cette recherche de l’équilibre se ressent d’ailleurs fort dans votre musique. Est-ce que les choses vous viennent d’abord de manière organique avant d’être intellectualisées ? Ou est-ce qu’il y a d’abord une étape de réflexion, plus froide, qui est ensuite traduite en musique ?

Clément : Chez nous, tout vient de la jam. On joue ensemble, on réécoute, on sélectionne puis on recompose à partir de ces expérimentations communes. Après, vu qu’on fonctionne avec 4 cerveaux différents, on intellectualise chacun les choses de manière différente. L’idée pour nous, c’est vraiment d’aller au bout du processus pour pouvoir être complètement libre techniquement et sur scène. Le but c’est d’être dans une sorte de maîtrise totale afin de pouvoir se concentrer non pas uniquement sur ce qu’on fait, mais sur les gens qui sont là aussi.

Arthur : Le "contrôle non contrôlé", c’est une notion qui est assez fondamentale pour nous. En dehors de cette sphère, quand on navigue dans notre société, le contrôle est permanent. Partout, tout est disciplinaire. Et là justement, la musique nous permet de créer espace où on s’autorise à sortir de ce contrôle-là et du coup d’accéder à une espèce de liberté, de révolte. Ça passe par une mise en danger parce que parfois ça ne marche absolument pas. Mais au moins ça nous permet de goûter à des moments de liberté infinie, en dehors de toute contraintes.

Clément : Les fois où ça marche, ça vaut toutes les fois où ça n’a pas marché (rires).

Psychotic Monks, dans une ambiance électrique sous le chapiteau du Microfestival le 6 août 2022.
Psychotic Monks, dans une ambiance électrique sous le chapiteau du Microfestival le 6 août 2022. © Michka Kumza

Quand vous expérimentez ensemble en répétition, est-ce que vous avez déjà conscience du public et de l’expérience que vous voulez rendre sur scène ?

Martin : Le fait de jammer à nous 4 pendant ces deux dernières années, ça a été un réel exutoire. Je ne sais pas trop si on pensait au live vu qu’on n’avait plus accès à ça durant la pandémie. On était complètement perdus, comme beaucoup de gens je pense. On s’est lâché et il y a des moments où on est partis vraiment très très très loin, juste à 4, dans notre local de répète. C’était vraiment un espace où je me sentais complètement libre et où effectivement, pendant cette période-là, je pouvais retrouver des sensations propres à ce que je peux ressentir sur scène, avec la grosse différence qu’il n’y avait personne d’autre avec qui partager ces moments qu’on essayait de créer.

Arthur : Lorsque l’on ressent des choses très fortes à nous 4, le but c’est d’essayer d’assembler tout ça pour amener les gens à vivre ces émotions-là avec nous. Parfois quand on joue à quatre, on part tellement loin… On est bien conscient que le fait de n’avoir personne devant nous, ça nous permet de repousser certaines limites et de vivre des choses qu’on n’a pas forcément envie de reproduire sur scène, tant cela dépasse parfois le cadre de l’expérimentation.

Est-ce que vous avez parfois le sentiment d’aller trop loin, vers des choses trop compliquées, au risque de perdre les gens et de rompre cette connexion ? Est-ce que c’est important d’avoir des garde-fous pour se structurer ?

Arthur : Ça nous arrive tout le temps. Ce qui nous intéresse justement, c’est de trouver cette fine frontière et de se dire : "Tiens là, si on met ne serait-ce qu'un doigt de pied plus loin, ça devient inaccessible, ça ne devient plus invitant". Nous, ce qui nous intéresse, c’est d’enlever ce doigt de pied et d’être juste au stade avant. C’est ça qui est compliqué. Vu qu’on est constamment sur ce fil, il y a des concerts où ça ne passe pas même si en règle générale, on arrive à trouver cet équilibre. C’est sur ça précisément qu’on travaille.

Du chaos à l’accalmie.
Du chaos à l’accalmie. © – Justine Bejuy (2019)

Aux dernières nouvelles et selon les dires d’un de vos proches, vous étiez il y a quelques mois "plongés en studio et partis dans un délire free jazz" ? Est-ce que c’est toujours d’actualité ?

Paul : Moi, ça me fait marrer d’entendre ça parce qu’on en rigole entre nous. Dans ce creux sans concerts, on a eu envie de tester plein de trucs. On s’est mis à toucher à d’autres instruments. Il y a une trompette qui se balade maintenant dans le concert. Il y a des choses qui peuvent effectivement faire référence à des portes qu’on ose un peu plus ouvrir maintenant.

Clément : Fin 2019, début 2020, on était un peu bloqué dans un même set. On avait besoin de s’ouvrir sur plein de nouvelles choses. Donc on s’est baladé, autant en musique électronique que vers des trucs un peu plus de jazz. Et vu qu’on aime bien tout ce qui est bruitiste, c’est forcément parti un peu en cacophonie (rires). Je pense qu’on a aussi besoin de ne plus être bloqué dans deux émotions et demie, comme on avait pu l’être sur l’ancien set où c’était très intense, très dark. Le fait de sourire un peu, ça fait du bien aussi !

Vous présentez maintenant de nouveaux morceaux en concert dont certains plus dansants et directs que par le passé. Ça témoigne de la direction que vous souhaitez emprunter ?

Paul : On a mis un mot là-dessus : "Trans-dance". Ça fait partie des choses qu’on s’est mis à explorer mais qu’on ne s’attendait pas du tout à faire. Quand on a commencé le groupe, c’était impensable d’avoir un kick sur tous les temps, électronique ou pas. Aujourd’hui, on se laisse davantage surprendre, je pense. C’est important de toujours se contredire…

Psychotic Monks, le 6 août 2022 au Microfestival.
Psychotic Monks, le 6 août 2022 au Microfestival. © Quentin Perot

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