Prix Première

Thierry Bellefroid : "Le roman graphique est le miroir de son époque et d’une économie"

© Martin Godfroid

Le lauréat de la 6e édition du Prix Première du Roman Graphique, désigné par les lecteurs de La Première, sera connu lors du BD Comic Strip Festival à Bruxelles, le week-end du 9 au 11 septembre prochain. Thierry Bellefroid s’est livré sur l’importance d’un tel prix dans le monde de la BD francophone.

Qui recevra le Prix Première du Roman Graphique 2022 ? Le suspense est à son comble pour les 10 ouvrages candidats, à l’approche de la désignation du lauréat.

Journaliste, chroniqueur et scénariste de bandes dessinées, Thierry Bellefroid est l’un des 5 membres du comité de sélection. D’après lui, si cette récompense est encore relativement récente par rapport au Prix Première, elle est néanmoins symptomatique d’un intérêt de plus en plus grandissant des lecteurs. Analyse en sa compagnie.

Un genre en plein boom dans le monde de la BD

"Le roman graphique est vraiment un genre qui a évolué et explosé ces dernières années. Depuis 10 ans c’est vraiment devenu un des segments importants en librairie" constate d’emblée Thierry Bellefroid.

Ce prix revêt d’ailleurs une certaine importance pour les auditeurs de La Première selon le journaliste et chroniqueur : "On est moins dans les histoires de héros qu’on a eues pendant des décennies, mais on est beaucoup dans une BD ancrée dans le réel, parfois dans la fiction, mais fiction sociétale. Ensuite, dans le type de lectorat, on voit bien que le roman graphique intéresse les plus âgés. […] Le lectorat le plus courant du roman graphique oscille entre 35 et 125 ans. Il y a donc un public important, et il faut le souligner, parmi les BD qui peuvent amener des gens à sortir de leurs habitudes, qui ne lisent pas de BD et à un moment en lisent une, se trouve presque toujours un roman graphique. Ou alors des BD générationnelles parce que leurs gamins en ramènent de la bibliothèque".

"Les libraires non spécialisés en BD, c’est la même chose : quand ils acceptent de sortir de la littérature pure et qu’ils prennent de la BD, c’est généralement pour prendre du roman graphique, car ils savent que leur public pourrait accepter, alors qu’ils n’ont pas plus de lecteurs de BD" ajoute celui qui a aussi été présentateur du JT. Toutes ces raisons justifient la remise d’un tel prix dans le 9e art :

Il est en prise avec une tendance qui monte. Il est en prise avec son époque. Il est le miroir de son époque et celui d’une économie.

Un cru 2022 exceptionnel

Sur les 10 romans graphiques qui pourraient remporter cette 6e édition, Thierry Bellefroid ne dégage aucun favori.

La raison ? Une sélection éclectique, variée et réfléchie : "On est très soucieux de répondre aux attentes du public de La Première car il n’y a pas que nos goûts qui sont représentatifs, et de montrer qu’il n’y a pas qu’une forme de roman graphique. Il y a le roman graphique historique, biographique, autobiographique, des adaptations de romans qui sont souvent très réussies […] Tous ces genres sont en train de coexister et on essaie de piocher dans chacun, en ayant en tête que cela soit éclectique et représentatif, sans aucun quota ou aucune obligation imposée par qui que ce soit, des auteurs belges et français, des femmes et des hommes".

"On était très heureux à la sortie de la réunion du comité de sélection (ndlr ils sont 5) parce qu’on avait tous l’impression qu’aucune BD n’avait été choisie parce que l’un la voulait et que l’autre regrettait de la voir dedans. Tous méritaient d’y être et même, la sélection a été dure" assure le chroniqueur de la RTBF avant de résumer, dithyrambique :

Cette année on avait vraiment affaire à un cru assez exceptionnel.

Le roman graphique autobiographique en vogue

Dans cette sélection, le genre autobiographique occupe une place importante, mais sous diverses déclinaisons, analyse le chroniqueur, auteur et scénariste : "On pourrait rapprocher Le petit frère qui raconte comment on fait face à un décès inopiné en pleines vacances. Jean-Louis Tripp raconte 40 ans plus tard comment il a survécu à cette perte. Il avait la main de son frère en main au moment où il a été fauché par une voiture. Tout à fait dans un autre genre, Le poids des héros dans lequel David Sala se penche sur ce poids de la famille. Ce sont deux grands-parents qui ont été des héros de la résistance au franquisme, dans la guerre d’Espagne et ses suites vu du côté français. Comment fait-on quand on a des personnages aussi illustres dans une famille, comment grandit-on avec cela ?"

Amalia d’Aude Picot se rapproche aussi de l’autobiographie. "On est dans ces livres de société qui racontent ces histoires de gens normaux : la charge mentale d’une femme cadre dans une entreprise qui n’arrive plus à s’occuper à la fois de sa famille et de son boulot. On traite aussi de la pollution et d’une série d’autres domaines. […] Même chose avec La dame blanche. La part autobiographique est moindre : l’auteur a travaillé dans une maison de retraite quand il avait 17-18 ans et il se sert de ses souvenirs pour écrire, mais après c’est une fiction".

La qualité prime sur la renommée

Outre l’importance du Prix Première du Roman Graphique pour le public, l’événement compte évidemment beaucoup pour les auteurs.

"C’est aussi un coup de pouce qui peut être donné à un auteur" rappelle Thierry Bellefroid. "Certains dans cette liste ont déjà largement démontré leurs talents, si pas couverts de prix, et ont reçu des marques d’estime du public. Je pense à Wilfried Lupano qui propose La Bibliomule de Cordoue. On pourrait hésiter à le mettre dans une sélection tellement il a déjà reçu de prix. Il est quand même le scénariste des Vieux fourneaux, un immense succès y compris au cinéma, mais en même temps quand on lit son livre, on se dit que c’est beau et bien fait et intelligent. C’est un vrai conte qui nous renvoie à l’importance de la culture […] Jim l’auteure de L’étreinte aussi".

En bref, le critère qui départagera les 10 candidats, c’est d’abord la qualité du livre, peu importe la renommée de l’auteur ou autrice… de quoi susciter un nouvel intérêt pour les lecteurs ou une nouvelle vocation pour les scénaristes ?

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