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Chronique littérature

"Toujours sur la brèche", les grands articles de Lilian Ross aux éditions du Sous-Sol

09 juin 2022 à 09:40Temps de lecture3 min
Par Sophie Kreuz

" Toujours sur la brèche " est le titre du livre de ce matin. Des récits de Lillian Ross qui paraissent aux Editions du Sous-Sol.

C’est un petit plaisir gourmand, au charme un peu désuet : les articles que Lillian Ross à écrit pendant septante ans pour le célèbre magazine The New Yorker. Elle faisait partie des meubles. The New Yorker, ce magazine culte qui depuis près de cent ans édite des reportages, des fictions, des dessins d’humour qui ont marqué la culture américaine. Les plus grandes plumes y ont écrit, de Nabokov à Philip Roth, et cela continue aujourd’hui. Les plus grands dessinateurs d’humour aussi ont croqué l’air du temps, comme les traits de Saul Steinberg, qui a influencé bien des générations après lui.

Mais qui est donc Lillian Ross ? Une dame bien coiffée avec un collier de perles mais surtout une plume qui nous est inconnue. Pourtant, elle a initié à elle seule que l’on a appelée le nouveau journalisme, qui allait donner les Truman Capote et autres Tom Wolfe.

Une sélection de ses meilleurs articles qui montre l’étendue de la curiosité de cette dame née en 1918 et morte en 2017 ; depuis les commentaires politiques jusqu’à la dernière mode des soutiens-gorge en vogue. Mais son premier talent était de se faire oublier, qu’elle soit sur le tournage d’un film de Clint Eastwood, dans la suite d’Hemingway ou dans un cocktail du parti républicain, elle a l’art de s’immiscer dans les conversations informelles qui donnent la couleur et la chair de ses articles. On les lit comme des nouvelles.

Toutes ne sont pas du même intérêt mais toutes ont une atmosphère indéfinissable, une ironie sans malveillance, et même une sympathie pour le genre humain surtout quand il s’oublie. C’est un journalisme tel qu’on ne le pratique plus, qui se passe des attachés de presse et qui demande du temps.

L’autre attrait de Lillian Ross est de disparaître totalement du champ : jamais on n’entend sa voix, son point de vue, ni ses impressions, elle donne à entendre celles des gens qu’elle rencontre. Rien que pour cela c’est un trésor.

Son portrait d’Hemingway l’a rendu célèbre et pourtant il est presque irrévérencieux, elle le croque dans sa suite new yorkaise comme un ours mal léché, alcoolisé dès le matin, balourd comme un rustaud qui débarque en ville, qui appelle son amie Marlène Dietrich " La Boche " et qui lâche régulièrement un sibyllin " qu’est-ce que vous dites de ça Messieurs ! ", qu’elle gardera comme titre de cet article d’anthologie, merveilleusement écrit et plein de vie. Les lecteurs ont été offusqués mais pas lui qui y a reconnu l’honnêteté, et une sacrée plume portant sur lui un regard sans flagornerie. " Comment une femme qui est mon amie, avec qui je n’ai jamais couché ni eu aucun conflit d’argent pourrait-elle me détruire ? " dit-il avec une élégance que je vous laisse le soin d’apprécier. Lillian Ross donc, ne se laisse jamais impressionner par les vedettes, ce qui l’intéresse c’est ce qu''il y a sous le vêtement de marque, toujours soigneusement décrit jusqu’aux boutons de manchette, avec un dosage étudié entre la presse people et la sociologie de terrain.

Vous trouverez donc des récits de tournage de John Huston, une conversation alerte avec Coco Chanel ou avec Charlie Chaplin qu’elle aborde alors qu’il donne ses chemises à la femme de chambre. Mais aussi le portrait d’une anonyme prof de musique d’école primaire complètement fauchée et merveilleusement dévouée à ses enfants. Un article qui enchanta Salinger. Ou encore le portrait inattendu d’un diamantaire qui chérit ses cailloux, moins pour leur valeur que pour leur beauté, et qui souffre de les voir partir aux cous d’épouses texanes de magnats du pétrole.

Ce sont donc des tranches de vies typiquement américaines qu’on lit dans ces pages. Ce sont presque des courts métrages disait Lillian Ross qui, effectivement, soigne ses cadrages, ses montages et ses fins de séquences. Et la bande-son, parce qu’elle ne rate rien des expressions pur jus, des éléments que personne ne garderait, elle, elle traîne dans la cuisine des stars avec leur petite dernière, ou décrit le geste lent avec lequel les milliardaires récupèrent à l’épicerie leurs deux cents de monnaie. Mais de la même manière, elle voit aussi la grâce de Mastroianni et Fellini se plongeant avec détachement, gourmandise et fantaisie dans un dîner bourgeois, à l’opposé de ce qu’ils sont. Une scène digne de la Dolce Vita, décrite par cette Lillian Ross aussi à l’aise avec la fine fleur de la création artistique qu’avec le comité régional de sélection de Miss Nebraska. Ce qui fait tout l’intérêt de ces délicieux portraits d’Amérique.

Chronique littérature

"Toujours sur la brèche" de Lillian Ross parait aux éditions du Sous-Sol

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