Les Grenades

"Toute une moitié du monde" d’Alice Zeniter, ou le besoin de représentations féminines

© AFP

02 oct. 2022 à 11:13Temps de lecture5 min
Par Fanny De Weeze*, une chronique pour Les Grenades

Alice Zeniter est une écrivaine qui ne laisse personne indifférent. Il suffit de l’écouter parler de la littérature et de la place de la femme dans des podcasts et des émissions télévisées et on ne peut qu’abonder dans son sens.

Elle prend la parole pour faire prendre conscience du manque de représentations des femmes dans la sphère littéraire, que ce soit en tant qu’écrivaine ou en tant qu’héroïne, comme ici où elle interagit avec l’écrivaine Julia Kerninon pour le média Brut.

Écrivaine remarquée et remarquable, elle a écrit en 2017, L’art de Perdre, roman sur la guerre d’Algérie, qui a frôlé la récompense du prestigieux prix Goncourt et a été lauréat du Goncourt des Lycéens de la même année. Alice Zeniter est également traductrice, dramaturge et metteure en scène.

Des histoires qui nous définissent

Dans son ouvrage précédent, Je suis une fille sans histoire, elle avait commencé à aborder ses réflexions très pointues sur le fait que les femmes avaient été effacées des grands récits.

Avec Toute une moitié du monde, elle revient plus longuement sur ce sujet qui la passionne, elle y développe et analyse son lien avec la fiction en tant qu’écrivaine et en tant que lectrice. Partant de sa propre expérience et en utilisant un "je" intime, elle évoque le constat que la littérature dans son ensemble manque cruellement de représentation féminine et que ce triste bilan engendre une faille énorme dans la tête des jeunes lectrices qui ne peuvent s’identifier qu’à des rôles masculins.

►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe

Elle évoque à plusieurs reprises ses souvenirs d’enfant à l’instar de celui-ci : "à qui me suis-je identifiée lors de mes lectures ? Avant d’être adulte, toujours aux personnages masculins : j’ai été Bastien Balthazar Bux, pas la Petite Impératrice, […] j’ai été Jean Valjean et pas Cosette – pour la bonne et simple raison que la Petite Impératrice est prisonnière de sa tour d’ivoire, […] et que Cosette troque les maltraitances des Thénardier contre la surveillance des bonnes sœurs du couvent, toutes situations qui répliquaient (en les exagérant) l’état d’impuissance qui était le mien et dont je cherchais à m’échapper par la lecture."

Or, les histoires qu’on nous donne à lire nous forgent sur le long terme. Comment grandir, comment se représenter le monde si tous les personnages offerts sont coincés dans un carcan parfois limité alors que les figures masculines, elles, sont plus libres : marins, aventuriers, brigands… le choix est vaste.

La posture d’écrivaine, la place de la lectrice

Entre ces pages, Zeniter convoque auteurs et autrices autour de la question de la fiction et de ses enjeux : être écrivain·e et être lecteur·rice. Pour y répondre, elle réunit des livres d’autrices reconnues et partage avec nous des passages éloquents sur leur rapport à l’écriture.

En filigrane de cet essai, elle a placé des extraits d’un entretien d’un journaliste avec l’écrivaine nobélisée Toni Morrison où celle-ci parle de sa relation avec le mot "écrivaine" et de combien le temps avait semblé long avant qu’elle puisse s’affirmer en tant que telle, "Quand vous passez à 'écrivaine', qu’est-ce que c’est censé dire ? Est-ce que c’est un travail ? Une façon de gagner sa vie ? C’est intervenir sur un terrain qui ne vous est pas familier – qui n’a jamais été le vôtre. "

Se dire "écrivaine" est un processus laborieux. Être reconnue comme écrivaine l’est tout autant. Si les hommes reconnaissent les écrivaines à leur égal, il faut qu’elles soient décédées et placées au panthéon très inaccessible des auteurs et autrices immortel·les. Leurs noms sont connus : Virginia Woolf, Marguerite Duras, Marguerite Yourcenar… Pour les autres, c’est un travail sans fin.

Être acceptée comme écrivaine mais également être lue. Car comme l’énonce Alice Zeniter, le lectorat de ces femmes est majoritairement féminin. Peu d’écrivains lisent leurs contemporaines. Nabokov, cité dans le livre, disait à l’époque : "J’ai des préjugés contre toutes les femmes écrivains. Elles appartiennent à une autre catégorie."

La question est de savoir comment, eux, lecteurs et auteurs, peuvent comprendre le monde et leurs contemporain·es s’ils se refusent à lire des livres écrits par des femmes ?

Il y a tout à gagner, […] à accepter de se tourner vers les régions et les marges que nous ouvre la fiction, et de permettre ainsi un agrandissement de nos mondes, une pratique accrue de l’altérité

Le rapport aux personnages de fictions

Alice Zeniter pointe le fait que les femmes lectrices ont toujours appris à se mettre à la place de l’autre. Elles le font systématiquement car peu de personnages leur ressemblent et elles doivent donc composer avec des rôles qui sont parfois leur exact contraire.

Pour certains lecteurs et certaines lectrices, se mettre "à la place de" et "aimer, pleurer et être un personnage" sera facilement possible, pour d’autres, il sera plus simple de se diriger vers des personnages de fictions qui leur ressemblent et elle ajoute qu’"il y a tout à gagner, […], à accepter de se tourner vers les régions et les marges que nous ouvre la fiction, et de permettre ainsi un agrandissement de nos mondes, une pratique accrue de l’altérité."

►►► Pour recevoir les informations des Grenades via notre newsletter, n’hésitez pas à vous inscrire ici

Si Zeniter parle avec passion de son rapport aux personnages tant aimés, c’est qu’elle entretient avec eux une relation presque familiale et amicale. Ces "êtres de papiers" l’ont accompagnée pendant tout son parcours de jeune lectrice et continuent à être présents à ses côtés, "le lien que je tisse avec les personnages est infiniment plus simple que celui que j’ai avec les personnes réelles et c’est une des raisons pour lesquelles je les chéris."

On peut reprocher à cet essai son côté légèrement élitiste dans tout ce qu’il donne comme références littéraires, il faut néanmoins souligner l’aisance d’Alice Zeniter pour étayer son propos. Totalement décomplexé et décontracté, cet essai oscille entre thèse fouillée et discussion entre ami·e empreinte d’un humour succulent et de notes de bas de pages à ne zapper sous aucun prétexte.

L’auto-dérision dont fait preuve l’autrice permet de se sentir très proche d’elle et de donner de la légèreté à un sujet qui risque de faire couler beaucoup d’encre.

Toute une moitié du monde – Alice Zeniter

Editions Flammarion, 240 pages, août 2022, 21€

Alice Zeniter et "L’art de perdre"

Alice Zeniter et "L'art de perdre"

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

*Fanny De Weeze est une lectrice passionnée qui tient un blog littéraire (Mes Pages Versicolores) depuis 2016 sur lequel elle chronique des romans, des essais et des bandes dessinées.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

Inscrivez-vous aux newsletters de la RTBF

Info, sport, émissions, cinéma...Découvrez l'offre complète des newsletters de nos thématiques et restez informés de nos contenus

Sur le même sujet

Articles recommandés pour vous