Les Grenades

Transgresser les normes de genre dans les musiques actu(elles)

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02 déc. 2022 à 17:50Temps de lecture4 min
Par Nicolas Bujiri*, une chronique pour Les Grenades

Cet article est le résumé d’un mémoire, ce travail de recherche universitaire est publié en partenariat avec le master Genre.

Au cours de l’édition 2019 des Nuits Botanique, un projet du nom de SCIVIAS a vu le jour. Rassemblant sept institutions du secteur public en Fédération Wallonie-Bruxelles actives au sein du milieu musical, le but premier a été de dénoncer l’existence de discriminations aussi bien explicites qu’implicites à l’égard des femmes dans la musique.

Un premier rapport, consultable sur le site de SCIVIAS, a été rédigé le 24 septembre de la même année, comprenant une série de chiffres fournis par les différentes organisations engagées dans le projet. Ce rapport a mis en lumière un apparent déséquilibre dans la représentation des femmes et des hommes dans toutes les couches du secteur musical.

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Leur constat souligne un nombre inférieur de femmes sur scène, dans les métiers techniques, d’accompagnement ou occupant des postes à hautes responsabilités. L’émergence de SCIVIAS a généré une réelle prise de conscience au sein du secteur des musiques actuelles, en révélant par l’appui de chiffres les inégalités qu’engendrent les normes de genre auxquelles sont sujettes les musiciennes. C’est également dans le sillage de ce projet que mon mémoire s’est inscrit.

Le secteur des musiques actuelles : une précarité inégalement partagée

Enquêter sur la manière dont les musiciens et les musiciennes se professionnalisent au sein des musiques actuelles, c'est faire état d'un secteur aux conditions de travail marquées par une importante intermittence qui jalonne les carrières artistiques ainsi qu’une forte fluctuation des contrats de travail.

Cette discontinuité de l’activité artistique impose alors des rythmes de travail difficiles à gérer pour les profesionnel·les du secteur en question. Cette précarité d’emploi est d’autant plus forte au sein des musiques actuelles où prime la règle du cachet et qui pousse à la pratique du travail au noir, a contrario des musiques classiques davantage structurées et organisées,

Il est donc question d’un secteur précaire dans lequel évoluent aussi bien les hommes que les femmes, mais où les secondes vont en parallèle devoir faire face aux normes de genre, génératrices d’inégalités, qui traversent leur carrière. Ces inégalités se manifestent au sein de leur formation musicale avec un impact sur le choix des instruments qu’elles pratiquent ainsi que sur leurs opportunités professionnelles.

Elles vont aussi se voir moins légitimées et moins reconnues avec des rétributions matérielles et symboliques plus faibles que celles des hommes. Ces inégalités vont enfin avoir des répercussions sur leurs expériences professionnelles en tant que musiciennes, notamment par des injonctions sur leur sexualité et leur corps, mais aussi par une constante suspicion à l’égard de leur professionnalisme.

C’est un milieu très masculin, oui. Je pense que c’est vrai que ça passe mieux pour une pianiste, une violoniste ou une violoncelliste, flûtiste mais pour certains instruments… et l’électronique, c’est un truc très masculin, c’est comme si les mecs avaient plus de crédibilité dans ce domaine-là. C’est vrai qu’il y a plus de mecs… et donc tu dois d’autant plus te battre pour avoir de la crédibilité là-dedans. Noémie, 41 ans.

Des stratégies de lutte multiples

Les normes de genre qui régissent les musiques actuelles vont donc dessiner des trajectoires professionnelles inégales entre les musiciens et les musiciennes. La campagne d’entretiens conduite auprès de onze musiciennes membres de la FACIR (la Fédération des Artistes, Compositeur·rices Interprètes Réuni·es, également signataire de SCIVIAS) a été l’occasion de mieux comprendre leur vécu, les représentations qu’elles se font de leur métier, les spécificités de leur domaine d’activité́ ainsi que leur marge d’action pour combattre les discriminations dont elles font l’objet.

Ces interviews ont notamment permis de mettre en exergue un sentiment collectivement partagé par les musiciennes, celui "d’être prises en étau" entre la précarité du secteur des musiques actuelles et les inégalités de genre qui jalonnent leur carrière. Il s’agit dès lors d’une lutte se jouant à deux niveaux qui les enjoint à développer diverses stratégies transgressives à l’encontre des normes de genre.

Certaines œuvrent donc à une plus grande visibilité des musiciennes par la création de structures en soutien aux projets artistiques portés par des femmes, ou par la réorganisation des line-up de festivals en vue d’une meilleure parité de genre.

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D’autres vont plutôt faire usage de leur médium musical, par leurs textes et/ou via leurs performances scéniques, pour dénoncer les inégalités de genre qui les briment dans leur pratique musicale afin d’aboutir à une meilleure reconnaissance en tant qu’artiste à part entière.

Bien que le degré de radicalité oscille entre ces différents modes opératoires, le fait d’exister en tant que femmes, au sein d’univers musicaux fortement masculins, se révèle être déjà un acte transgressif en soi. Qui plus est, ces musiciennes offrent également des modèles féminins inspirants qui peuvent, par là même, ouvrir la voie à toutes celles et ceux qui aspirent à investir le métier de musicien·ne.

Les femmes dans la musique – Les Grenades, série d’été

*Titulaire d’un Master en sciences du travail (orientation genre et inégalités) (2019) et d’un Master de spécialisation en études de genre (2020), Nicolas Bujiri a travaillé dans le cadre de ses deux mémoires sur les questions d’inégalités de genre et de discriminations au sein du secteur culturel. Désormais, il s’apprête à travailler sur une mission d’accompagnement à la création de projets culturels visant à une meilleure représentation des femmes dans la culture : "Création de la Charte égalité femmes-hommes dans les lieux culturels de la Ville de Bruxelles", réalisée par STRIGES (ULB) à la demande de la Ville de Bruxelles.

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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