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Culture & Musique

Trois chanteurs belges à l’affiche de l’Opéra de Nancy : la belgitude a du lyrisme

Trois chanteurs belges têtes d’affiche de l’Opéra de Lorraine à Nancy.
24 avr. 2022 à 20:30 - mise à jour 25 avr. 2022 à 15:104 min
Par Thierry Vangulick

Trois chanteurs lyriques belges qui interprètent les trois rôles principaux d’un spectacle à l’Opéra de Nancy, ce n’est pas banal! C’est pourtant le casting de "Fortunio", d’André Messager, qui est à l’affiche de l’Opéra national de Lorraine jusqu’au 30 avril. Des talents belges, Anne Catherine Gillet, Pierre Doyen et Pierre Derhet qui, comme nos chanteurs ou nos comédiens, séduisent le public français et portent haut les couleurs de l’école musicale classique de la Belgique francophone.

Dans le couloir des loges du vénérable opéra de Lorraine, on entend de curieux sons. Une voix qui monte et qui descend avec d’étranges bruits de gorge. C’est la soprano Anne Catherine Gillet qui échauffe sa voix. Juste à côté une voix masculine récite des vers. C’est Pierre Derhet, ténor léger, qui répète pour la énième fois, le texte du solo qu’il chantera dans moins d’une heure. Et, en bruit de fond, on perçoit les notes en pagaille des musiciens de l’orchestre qui chauffent leur instrument dans la fosse. C’est tout l’antique bâtiment qui résonne de cette apparente cacophonie et qui lui donne un air de jeunesse rafraîchissant.

Intrigue amoureuse

Rafraîchissant comme le spectacle qui se donne ici : Fortunio, le héros naïf et romantique d’une comédie lyrique dont la musique a été composée par André Messager. Un compositeur français célèbre pour ses opérettes et ses musiques de ballet, le tout sur un texte d’Alfred de Musset. Une intrigue amoureuse dans laquelle Fortunio, jeune clerc de notaire est séduit par la belle Jacqueline (incarnée par Anne-Catherine Gillet, née à Libramont) qui veut l’utiliser comme chandelier pour détourner l’attention de son vieux mari, de son véritable amant, le capitaine Clavaroche, interprété par le baryton Pierre Doyen, lui aussi Wallon de bonne souche. Mais la belle finit par tomber amoureuse de Fortunio et éconduit le sulfureux capitaine qui avait eu l’idée de ce stratagème. C’est du vaudeville mais traité parfois avec gravité et avec beaucoup d’émotion.

Un trio belge !

La porte s’ouvre sur un jeune homme souriant à la mine affable, Pierre Derhet nous invite dans sa loge. Ce ténor léger, la trentaine juvénile a gardé de son Namur natal, une presque imperceptible pointe d’accent qui le distingue immédiatement de ses collègues français. "Bienvenue à la RTBF. Merci d’avoir fait tout ce chemin" lance-t-il! L’homme est sans fard, chaleureux et disert.

"Nous sommes très excités de retrouver le public car cela fait deux ans que nous ne l’avons pas vu. Excités mais sereins car ici Nancy, c’est une reprise!" Fortunio a été créé à Paris dans une mise en scène de Denis Podalydes et j’y jouais un rôle de second plan. Mais le chanteur qui avait le rôle de Fortunio n’était pas disponible et on me l’a proposé. Ce que j’ai accepté avec enthousiasme. Mon personnage est un romantique naïf et au début un peu effacé mais qui s’enhardit et ose déclarer sa flamme à la belle Jacqueline. C’est un passage très lyrique tout comme l’air : "J’aimais la vieille maison grise" qui demande beaucoup d’intensité. La musique d’André Messager est magnifique. "

Anne Catherine Gillet renchérit en prenant la partition sur le piano sur lequel elle a répété son rôle de Jacqueline. Tout à tour épouse désinvolte, maîtresse complice de l’intriguant capitaine et amoureuse déchirée de Fortunio, une femme complexe et intéressante. Un rôle qu’elle tenait déjà lors de la création à Paris. "La musique de Messager est fabuleuse. De prime abord, elle semble facile mais elle est très riche. Elle est toujours changeante. Elle " swingue ", elle évolue sans cesse avec des thèmes sous-jacents la mélodie principale. C’est très fort!". Même à peine sortie de scène, et en tenue décontractée, Anne Catherine Gillet rayonne. Après deux heures d’un spectacle où elle a tout donné, elle est ravie de retrouver ses deux camarades qu’elle plaisante malicieusement sur leur accent belge !

"Pierre (Dherte) dit que je suis une " maichante "! Et Pierre (Doyen) prononce Fortunio à la liégeoise." Tous trois éclatent de rire. On les sent complices et cela se ressent sur scène.

Pierre Doyen a rejoint la troupe au début de l’année et n’a eu qu’un mois et demi pour assimiler le rôle du capitaine Clavaroche. L’un des 3 rôles principaux de la comédie. Retors, arrogant et sans scrupule, son personnage est à l’antithèse de l’artiste. De sa belle voix de baryton, Pierre Doyen raconte comment la rencontre entre les 3 chanteurs s’est opérée tout naturellement. "Anne Catherine Gillet, c’est une amie depuis plus de 20 ans. Nous avons fait tous deux le conservatoire de Liège et nous nous croisons souvent sur la scène de l’Opéra de Liège. Je crois que l’école belge a quelque chose à dire sur la scène internationale et d’ailleurs, j’ai un proverbe : une production sans Belge est une production perdue!". Et de partir en éclat de rire !

Des chanteurs reconnus sur la scène européenne

Et ce n’est pas Mathieu Dussoulier, le directeur de l’Opéra national de Lorraine qui dira le contraire.

"Je ne les ai pas choisis parce qu’ils sont Belges mais parce qu’ils possèdent la qualité vocale qui convient à leur rôle. Anne Catherine Gilet est reconnue depuis longtemps sur la scène internationale dans le répertoire francophone. Elle est parfaite dans le rôle de Jacqueline. Pierre Dheret est une figure montante qui a fait une prise du rôle de Fortunio qui est absolument magnifique. Quant à Pierre Doyen, c’est une valeur sûre de la scène européenne. Et avec ces Belges, cela fait un bel esprit d’équipe bien nécessaire dans un œuvre où il y a beaucoup d’abattages" sur scène!"

Avoir de l’abattage au théâtre ou à l’opéra signifie qu’un artiste est capable d’enthousiasmer le public. Et c’est vrai que les chanteurs de Fortunio au fil des 4 actes, font vibrer le public. A voir et à entendre pour retrouver la beauté des voix, le plaisir des intrigues, l’humour omniprésent, l’émotion et le plaisir des yeux avec des décors et des costumes d’époque. Rafraîchissant et pas prétentieux du tout, comme les Belges… ?

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