Scène

TROUBLE #12 – It’s About Time, une question de temps en 30 performances

Chris Korda, Apologize to the Future

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Par Xavier Ess

Le festival international de performance TROUBLE ouvre sa douzième édition ce lundi 17 avril. Et c’est parti pour sept jours de performances dans différents lieux de Bruxelles sur le thème du temps. Celui qui nous manque dans notre société de l’immédiateté et des technologies qui nous assistent pour pouvoir exécuter un maximum de tâches dans un minimum de temps. Antoine Pickels, le curateur de Trouble #12 – It’s About Time, nous donne quelques pistes pour aborder ce qui reste une discipline de niche… mais plus pour longtemps, la meute n’arrête pas de grossir.

Dries Verhoeven, The Narcosexuals
Dries Verhoeven, The Narcosexuals © Willem Popelier

Burn-out temporel

Antoine Pickels a choisi le thème du temps après la lecture du philosophe Hartmut Rosa qui a beaucoup travaillé sur " l’aliénation liée à tous ces outils censés nous accélérer la vie mais qui en fait consomment notre temps de manière délirante et créé des phénomènes de famine de temps "explique Antoine Pickels. Rosa préconise la réouverture d’espaces " de résonance ": des lieux, des moments de contact, de résonance entre les êtres et les choses, sans que ce soit forcément gentil. L’art performance qui implique les spectateur·trice·s comme témoins, voire participant·e·s, plutôt que comme consommateur·trice·s est un parfait endroit de résonance.

It’s About Time, qui signifie à la fois : " c’est à propos du temps ", " il est grand temps ", mais aussi " c’est trop tard " quand le moment est passé, se décline en variations sur le thème : du plus court au plus long, du plus sensible au plus troublant, du plus bisounours au plus hard.

Olga de Soto, Paper Lane
Olga de Soto, Paper Lane © Lisa Gunstone

Le temps des extrêmes

L’extrême lenteur et l’exténuation sont de la partie avec, entre autres, la performance Paper Lane de Olga de Soto qui déchire une très longue surface de papier de manière continue pendant 60 minutes. " Comme un acte de résistance face à la révolution numérique et à la profusion du trop-plein […] qui anéantissent le silence nécessaire au recueillement, à l’introspection et à la réflexion " lit-on sur "troublefestival.be". A l’inverse, les deux protagonistes de la perf Entropie épuisent leur énergie dans une résistance physique qu’elles opposent l’une à l’autre. Une sorte de bras de fer corporel de 120 minutes.

Les Gens d'Uterpan, Entropie
Les Gens d'Uterpan, Entropie © J.Apertet

Entropie est une " performance durative " qui n’est rien face à des durées extrêmes, comme la performance A Different North qui se déroulera sur 12 heures à Kanal : 360 boussoles artisanales sont minutieusement façonnées puis posées par Adam York Gregory & Gillian Jane Lees sur des lignes tracées au sol. Un tout petit geste qui compose une œuvre monumentale au final. "Every human is their own compass, with their own North" expliquent les artistes. 12 heures c’est interminable, et même si l’on peut (ou on doit, pour se nourrir ou se soulager !) sortir et revenir à sa guise, qu’est-ce que ça apporte au public, au risque de l’ennui : "ça permet des formes de méditation", commente Antoine Pickels, "on rentre dans une autre temporalité que celle de notre quotidien. Cela permet une forme de rêverie et un état contemplatif."

Adam York Gregory & Gillian Jane Lees, A Different North
Adam York Gregory & Gillian Jane Lees, A Different North © Tous droits réservés

Le temps long, c’est aussi décider de prendre ce temps qui chamboule nos habitudes. Nous laisser embarquer dans l’expérience. La nuit du 22 au 23 avril, entre 20h30 et 07 heures du matin, les artistes trans Cassils et SJ Norman performeront Devotion, un rituel méditatif inspiré du BDSM. Devotion est l’exemple parfait d’une autre singularité de l’art performance : on voit des personnes et pas des personnages, comme au théâtre. L’engagement est primordial et le corps est l’outil du performeur.

Emilio Lopez-Menchero, Kadukiosk
Emilio Lopez-Menchero, Kadukiosk © Tous droits réservés

Le temps a aussi une signification sociale, comme dans la performance Á Jeun d’Amour de la belge Hilal Aydoğdu qui, pimpante, sera assise sur un banc du Square Marie-Louise de 06h35 à 20h49 le 22 avril, en attente du "prince charmant". On pourra la rencontrer toute la journée et la nourrir de sa présence. Une performance en tête-à-tête de 30 minutes dans l’espace public (sur réservation d’un créneau horaire). " Et si on me voyait avec tous ces hommes différents, mes yeux dévorant les leurs ? Et si on remarquait que j’éprouve moi aussi du désir ? " écrit la performeuse.

Le temps (comme le quotidien suisse !) de l’actualité en continu est mis à mal avec le Kadukiosk d’Emilio Lopez-Menchero, un kiosque à journaux, installé Place Saint-Josse, avec des quotidiens et des magazines, mais qui ne sont ni du jour, ni de la semaine, ni du mois, ni même parfois de l’année. Pourtant ils parlent de choses actuelles : des catastrophes, des têtes couronnées, des guerres, des scandales, des grèves, des horoscopes… Un éternel recommencement du même, comme dans un Jour Sans Fin.

Dries Verhoeven, The Narcosexuals
Dries Verhoeven, The Narcosexuals © Willem Popelier

D’autres performances sont plus " hard " qui engagent le corps des performeurs, mais surtout la réflexion des spectateursThe Narcosexuals du plasticien et homme de théâtre Dries Verhoeven aborde frontalement le phénomène du chemsex, une pratique sexuelle extrême qui se répand dans la communauté gay. Le chemsex combine la drogue et le sexe dans des " partouzes " qui peuvent durer plusieurs jours. The Narcosexuals se déroule dans une maison, fabriquée à partir de containers, et placée dans un terrain vague le long du canal à Anderlecht. Les performeurs ne reproduisent pas des scènes de sexe, mais composent une sorte de chorégraphie plastique qui permet la mise à distance. Le public placé autour de la maison, les regarde à travers les vitres comme on regarderait des animaux dans un zoo. "La pièce n’est pas du tout un éloge du chemsex mais c’est une position complexe et nuancée" et une réflexion sur le pourquoi de ce phénomène aujourd’hui chez les hommes gay.

Dries Verhoeven, The Narcosexuals
Dries Verhoeven, The Narcosexuals © Willem Popelier

Les thématiques queer et féministe sont récurrentes dans la programmation de TROUBLE depuis le début en 2005 ; par intérêt pour ces sujets de la part du curateur, mais aussi parce que historiquement les femmes et les minorités sexuelles et de genres s’expriment par la performance depuis les mouvements de libération des années septante et encore aujourd’hui. La performance, un travail de dévoilement, permet de poser des questions d’identité complexe et "parce qu’engager son corps, ça permet de lui trouver une réalité […] c’est une voie pour s’en sortir, je pense" conclut Antoine Pickels.

Les Soeurs H et Maxime Bodson, Totale Eclipse
Les Soeurs H et Maxime Bodson, Totale Eclipse © Tous droits réservés

TROUBLE #12 It’s About Time, ce sont une trentaine de performances proposées du 17 au 23 avril 2023 dans une dizaine de lieux à Bruxelles. Et si l’art de la performance reste une discipline de " niche " (et le festival TROUBLE un événement rare en Europe), elle séduit un public de plus en plus large qui, contrairement à ce qu’on pourrait croire, s’y sent plus à l’aise qu’au théâtre ou à l’opéra dont il faut connaître l’histoire et les codes. Nous voilà donc sans aucune bonne raison pour ne pas nous y frotter. Réservez maintenant, avant qu’il ne soit trop tard. It’s about time.

Hilal Aydoğdu, Á Jeun d’Amour
Hilal Aydoğdu, Á Jeun d’Amour © Tous droits réservés

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