"Tu ferais mieux de rentrer chez toi et de préparer le déjeuner ", voici à quoi ressemble la vie des femmes afghanes

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10 déc. 2021 à 15:44 - mise à jour 10 déc. 2021 à 16:22Temps de lecture6 min
Par Nesrine Jebali

Le 23 novembre dernier, cela faisait exactement 100 jours que les talibans ont repris le pouvoir en Afghanistan. Cette reprise au pouvoir est synonyme, pour les femmes afghanes, d’une perte de droits et de libertés. Comment le vivent-elles véritablement ? Cinq d’entre elles ont envoyé des extraits de leur journal intime à la BBC.

Que s’est-il passé en Afghanistan ces derniers mois ?

Voici un rapide rétroacte pour bien comprendre la situation aujourd’hui. Le groupe de combattants islamistes des talibans a été au pouvoir en Afghanistan de 1996 à 2001. Le régime tombe dans la foulée des attentats du 11 septembre et des bombardements de la coalition internationale menée par les Etats-Unis et mandatée par l’ONU. Les talibans sont accusés de soutenir les terroristes d’Al-Qaeda et de cacher ses responsables, dont Oussama Ben Laden.

Après leur chute, les talibans sont affaiblis mais ne disparaissent pas. Dans les années 2010, ils reconquièrent petit à petit certaines zones du pays. Jusqu’à reprendre la capitale, Kaboul, ce 15 août 2021. Presque 20 ans jour pour jour après en avoir été évincé.

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« Allez dire à toutes les femmes de rentrer chez elles »

L’assaut de la capitale par les talibans semble peu réaliste pour Maari (prénom d’emprunt), qui fait partie de ces cinq femmes qui ont décidé d’envoyer leur récit à la BBC.

Ce dimanche-là, Maari, cette ancienne militaire de l’armée afghane s’en va, comme chaque matin, travailler dans un ministère s’attendant à une journée bien remplie.

A son arrivée sur lieu de travail, ses collègues hommes se montrent étonnés. "Vous êtes venue travailler !", disent-ils. "Je ne pense pas que Kaboul va tomber", rétorque-t-elle.

Mais à peine a-t-elle posé son sac près de son bureau que son patron la confronte : "Allez dire à toutes les femmes de rentrer chez elles". Maari s’exécute, allant de pièce en pièce disant aux employées de partir tout de suite. Mais quand son responsable lui demande de rentrer chez elle, elle refuse. "Tant que mes collègues masculins restent et travaillent, je le fais aussi", dit-elle.

Il faut savoir que Maari est une haute fonctionnaire avec un dossier militaire impressionnant. Finalement, son patron accepte à contrecœur et elle reste travailler aux côtés de ses collègues masculins. Mais plus la journée passe, plus les informations faisant état de l’entrée des talibans à Kaboul deviennent impossibles à ignorer. Le patron de Maari décide de fermer les portes du ministère et de renvoyer tout le monde à la maison. Elle n’y est plus jamais revenue.

Les gens courent partout comme des poules sans tête

Etre renvoyée à la maison, c’est également ce qui s’est passé pour Khatera. Professeure de géographie, à l’annonce de l’assaut de Kaboul, elle est interrompue par son directeur : tous ses élèves doivent impérativement rentrer chez eux. Elle aussi a envoyé son récit à la BBC. Voici quelques extraits.

Lorsque Khatera arrive à l’arrêt de bus, elle voit des gens courir dans tous les sens, transportant des bagages et des enfants. La circulation est à l’arrêt. La situation est chaotique. "Tout le monde essargardaanan", écrit-elle. Ce mot signifie "perdu". "C’est comme le Jour du Jugement ici. C’est le pire des cauchemars", rajoute-t-elle.

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La plupart des femmes attendent chez elles…

Et le cauchemar ne s’arrête pas là. A la prise de pouvoir de l’Afghanistan par les talibans, de nombreuses femmes sont restées chez elles. La seule exception concerne le domaine de la santé, où les travailleuses sont trop importantes pour être mises sur le côté. Le 27 août, le nouvel émirat islamique demande aux professionnelles de la santé de retourner travailler.

Deux semaines après la prise de pouvoir des talibans, Mahera (prénom d’emprunt) a été rappelée : elle est médecin, spécialisée en obstétrique et gynécologie dans un hôpital très fréquenté d’une province du nord du pays.


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Une situation compliquée au début pour Mahera, comme elle le fait percevoir dans ses écrits envoyés à la BBC : "Le premier jour de mon retour, je portais un chaderi (une couverture de la tête aux pieds). Je tremblais en dessous", dit-elle. "Mais au fil des jours, je pense que les talibans se sont habitués à nous et je n’ai plus eu à le porter".

Les talibans se sont donc habitués à la présence des femmes dans le secteur médical. Mais dans les autres secteurs, ce n’est pas encore totalement ça. Des femmes décident donc de réagir. C’est notamment le cas de Wahida, diplômée en droit. Elle explique dans son journal intime envoyé à la BBC qu’elle devait agir.

Pour elle, l’arrivée de soldats talibans, patrouillant dans les rues et dictant la façon dont les gens vivent, est un acte d’injustice qui doit être combattu. Elle se demande pourquoi personne n’ose rien dire. N’ayant plus le droit de travailler, Wahida est assise sur son balcon pendant des jours.

La manifestation des femmes : « L’Afghanistan est blessé. Protestons »

"L’Afghanistan est blessé. Il est brisé en morceaux", pense-t-elle.

Une nuit, elle appelle des amies. "Protestons", écrit-elle. Le samedi 4 septembre 2021, plusieurs femmes ont manifesté pour leurs droits à Kaboul en espérant recevoir de l’aide de la part de la communauté internationale. Les forces de sécurité ont alors décidé de les disperser, alors qu’elles n’avaient parcouru qu’une petite distance.

"Ils sont tellement nombreux. Ils tournent autour de nous. Nous leur disons que nous manifestons pacifiquement mais avant de nous en rendre compte, nous sommes coincées contre un mur et ils nous tirent des gaz lacrymogènes", explique Wahida.

« Je n’ai pas peur de ton arme »

Les talibans ont annoncé le lundi 6 septembre avoir pris le contrôle "complet" de la vallée du Panchir, où s’était organisée la résistance depuis la prise du pouvoir talibane. Cette fois encore, Wahida décide de protester, accompagnée de sa belle-sœur et de six amis hommes. Elle appelle à un cessez-le-feu. Elle rencontre, alors, un groupe de soldats talibans tenant des AK-47. L’un d’eux s’approche d’elle et dit d’un ton menaçant : "Tu ferais mieux de rentrer chez toi et de préparer le déjeuner ".

"Je n’ai pas peur de ton arme. Je suis capable de débattre avec toi de n’importe quel sujet. Et je ne rentre pas à la maison pour cuisiner", réagit Wahida.


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En cette fin d’été, la situation est critique en Afghanistan. Les femmes ne peuvent plus travailler, les enfants ne peuvent plus étudier.

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Une signature dans un registre et retour à la maison

Début septembre, le gouvernement accepte que les enfants de l’école primaire poursuivent leur scolarité dans des classes non mixtes. Khatera, cette professeure de géographie dont on vous parlait plus haut, est appelée. Toujours dans ses notes envoyées à la BBC, elle explique qu’elle déborde d’excitation.


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A son retour, elle est immédiatement appelée au bureau du directeur. Toutes ses collègues sont là. On leur demande de signer le registre, puis de rentrer à la maison. "L’Émirat islamique d’Afghanistan empêche toujours les femmes de travailler", leur explique le directeur.

Sur le chemin du retour, elle s’arrête devant la classe dans laquelle elle enseigne depuis 10 ans. Elle dit aux jeunes garçons qu’elle reviendra un jour, mais n’arrive pas à retenir ses larmes.

Zala a troqué ses jeans skinny contre un hijab

Les jours passent et la situation ne s’améliore que très légèrement.

Zala (prénom d’emprunt) est née après l’invasion américaine en Afghanistan. Elle a étudié les sciences politiques et le droit dans une université prestigieuse. Comme elle l’écrit également à la BBC, depuis la mi-août, on lui promet une évacuation.

En restant sur le territoire afghan, elle a été obligée de changer son style vestimentaire pour respecter les règles du régime taliban. Cette adolescente accro à la mode a alors dû troquer ses jeans skinny, ses tuniques colorées et ses écharpes pour un hijab noir uni. "Je n’avais jamais eu l’habitude de porter quelque chose comme ça", raconte-t-elle.

Des conditions qui ont très peu changé

Actuellement, les conditions pour les femmes ont très peu changé. Dans la plupart des provinces, y compris dans la capitale Kaboul, les filles restent interdites d’aller à l’école secondaire et les femmes sont toujours exclues de leurs lieux de travail. Leurs postes sont toujours vacants ou occupés par des hommes.

Quant aux autres, certaines ont vu leur situation s’améliorer, d’autres, s’aggraver : Maari, ancienne employée du ministère, a réussi à quitter Kaboul et vit dans un endroit tenu secret. Zala, la jeune diplômée, attend toujours d’être évacuée. Elle commence à croire qu’elle ne partira peut-être jamais. Khatera, la professeure, est assise chez elle dans le froid, rêvant de retourner à l’école. Mahera, la docteur, a récemment reçu une demande en mariage d’une personne ayant des liens avec les talibans. Elle ne veut pas l’épouser. Et enfin, Wahida est déterminée à continuer d’être la voix des femmes afghanes.

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