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Ukraine : "A Kiev, la vie suit son cours en apparence, mais quand on pose la question, les gens sont assez stressés"

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28 janv. 2022 à 11:48Temps de lecture5 min
Par Aurélie Didier

En Ukraine, c’est toujours le statut quo à sa frontière avec la Russie où environ 100.000 soldats russes ont été déployés. Moscou demande toujours des garanties que l’Ukraine n’intègre pas l’OTAN (l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord). Quant aux Etats-Unis, ils ont réclamé une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU (Organisation des Nations unies) pour discuter : "du comportement menaçant de la Russie". Dans ce contexte, est-ce qu’il y a une ambiance préconflit à Kiev ? La population est-elle en train de se préparer à la guerre ?

Entretien avec notre journaliste Aurélie Didier qui s’est rendue cette semaine dans la capitale ukrainienne.

A.D. : A Kiev, la vie suit son cours de manière assez normale en apparence. La place Maidan, épicentre de la révolution, est très chic, il y a une ambiance détendue, beaucoup de lumière la nuit avec des bars et des restaurants.

Ça, c’est en apparence. Quand on va un peu plus loin et que l’on pose la question, les gens sont assez stressés, il y a une grande fébrilité et aussi un sentiment de flou chez les personnes que nous avons rencontrées sur place.

A.D. : Nous avons notamment discuté à Kiev avec Olenka Onohda, une historienne qui a préparé un sac de survie. Elle dit qu’elle ne sait plus qui croire. Il y a un souci de désinformation, selon elle, parce qu’il y a de la propagande des deux côtés, russe et ukrainien. Elle regarde les médias internationaux et les discours ne sont pas les mêmes, dit-elle.

On sent chez Olenka, comme chez beaucoup d’autres personnes, qu’elle est assez marquée par toutes ces années d’inquiétudes depuis 2014. Elle nous dit que préparer son sac de voyage, c’est une façon de gérer le trauma, l’inquiétude perpétuelle, calmer l’angoisse en faisant quelque chose.

Au niveau des entreprises, j’ai discuté avec un membre du conseil d’administration d’une banque ukrainienne. Il m’a expliqué que toutes les banques ont remis à jour leurs plans d’évacuation d’urgence. Cela veut dire, évacuation du personnel dans l’Est et le nord et protection des documents sensibles.

Il y a aussi la question délicate des aéroports. Les compagnies aériennes restent assez discrètes, mais il semble bien que plusieurs d’entre elles adaptent les horaires des vols pour que le personnel ne dorme plus à Kiev et reparte aussitôt. C’est aussi un signe.

Certaines écoles ont aussi remis en place des exercices d’évacuation des élèves en cas d’attaque.

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Les bunkers souterrains

A.D. : Il y a aussi toute la question des fameux bunkers souterrains à Kiev, il y en a beaucoup, de toutes les sortes. Il est difficile d’en estimer leur nombre. Le chef du département de la défense civile du quartier Obologne de Kiev, Alexandre Ghomon, nous a fait visiter un complexe pour les entreprises de première nécessité. Il nous dit que tout est en place au cas où. Mais est-ce franchement le cas ? On se pose la question, parce qu’il s’agit d’infrastructures qui datent de 1984. C’est donc assez étonnant.

A.D. : Il y a aussi les abris pour les citoyens. On en a visité un qui était rudimentaire, avec de petites pièces pour les familles, des chaises pour asseoir les enfants. Par contre, il n’y a pas d’eau ni d’électricité. Il n’y a donc pas de quoi tenir plusieurs jours. On a discuté avec une dame dans l’immeuble où il y avait un de ces abris. Elle dit que tout ce cirque est risible. Bien sûr, il n’y aura pas d’invasion. Si Vladimir Poutine avait voulu envahir le pays, il l’aurait fait en 2014.

Le tout est donc encore assez flou pour l’instant. Avec les troupes russes à la frontière, des stratégies assez diverses de part et d’autre, selon les secteurs et selon les personnalités.

Les Ukrainiens se sentent-ils soutenus par les Occidentaux ?

A.D. : C’est aussi une question complexe. On voit qu’il y a un soutien américain et européen au niveau diplomatique et dans certains cas militaire ou logistique, par exemple. Par contre, on se dirige aussi, pour l’instant, vers des sanctions dure en cas d’invasion russe. Pas de réponse militaire. Rappelons que l’Ukraine n’est ni membre de l’Union européenne ni de l’OTAN, et cela à son grand regret.

On a longuement parlé avec une avocate retraitée de 72 ans. Elle était heureuse que l’on parle de tout cela ensemble et de pouvoir s’exprimer dans un média occidental. Elle nous a dit qu’elle est déçue des partenaires occidentaux et qu’elle est inquiète. Selon elle, une guerre est possible et on ne se sent pas en sécurité. Cette retraitée a une petite pension, dit-elle. Tellement petite, qu’elle n’a pas de quoi faire des réserves de nourriture et d’eau potable en cas de guerre. Et elle conclut que si l’Ukraine avait pu intégrer l’Europe, les Ukrainiens auraient peut-être pu accroître leur pouvoir d’achat.

Il y a donc, par rapport aux Occidentaux, une attirance et un sentiment de lassitude. L’Ukraine est un pays instable depuis au moins 2014 et ça se dégrade. Cela risque à nouveau de dégénérer, sauf si des solutions diplomatiques se dégagent.

Un Ukrainien qui habitait dans le Donbass et qui est propriétaire de quelques appartements sur place nous a expliqué qu’ils avaient perdu toute leur valeur. Pour cet homme, tout est perdu. Il a retravaillé d’arrache-pied et acheté un appartement à Kiev. A présent, la question est de savoir s’il va à nouveau tout perdre ? Mais aussi : Que faire ? Vendre ? Plusieurs personnes se posent la question. Et puis : Partir, mais pour aller où ? En Europe ?

La situation est donc très compliquée au niveau des sentiments des Ukrainiens par rapport à l’Europe.

J’ai aussi discuté avec un jeune homme qui vient de Crimée qui est réfugié à Kiev depuis l’annexion. Il dit que depuis la révolution, la population n’a plus peur du pouvoir de manière générale et l’omerta soviétique. Le pays, dit-il, a gagné en liberté d’expression et il est positif quant aux valeurs européennes. Mais il a peur qu’en cas d’invasion russe, ils perdent cette liberté gagnée.

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Y a-t-il un sentiment pro russe à Kiev ?

A.D. : C’est une question très difficile. Ce n’est jamais noir ou blanc, comme pour de nombreux conflits. Tout d’abord, parce que l’identité nationale ukrainienne est plutôt floue. Ethniquement, culturellement et linguistiquement, les Ukrainiens et les Russes sont très proches. De nombreux Ukrainiens sont de langue maternelle russe. C’est le cas d’Ukrainiens que je connais personnellement. Ils me disent que pour l’instant, la langue russe prévaut à Kiev. Celai ne veut pas dire que politiquement, l’humeur pro russe l’emporte.

Il y a bien sûr des pros russes à Kiev, qui sont fans de la grande culture russe, mais il y en a moins que dans l’Est. Est-ce qu’ils voudraient pour autant avoir Vladimir Poutine comme président ? Question très délicate à nouveau.

Clairement, ce que je peux vous dire, c’est qu’aujourd’hui encore, ces questions sont douloureuses pour les familles mixtes, russo-ukrainienne. Les deux pays sont devenus des frères devenus ennemis, après 2014. Certaines familles se sont séparées, les Russes sont rentrés en Russie, d’autres sont restées en Ukraine. Mais dans les familles, cela reste une déchirure et une source de tension, car ces familles russo-ukranienne, viennent du même berceau. Cela fait partie du drame de toute cette crise.

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