Chroniques

Ukraine : le retour du "quoi qu’il en coûte"

Les coulisses du pouvoir

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09 mars 2022 à 07:10Temps de lecture3 min
Par Bertrand Henne

La guerre en Ukraine nous touche de plus en plus concrètement. La hausse des prix de l’énergie menace les ménages et les économies européennes. L’arrivée de plus de 2 millions de réfugiés nous place face à un défi colossal. Dans les discours politiques c’est peu à peu le retour du "quoi qu’il en coûte" qu’on avait connu avec le Covid.

État d’exception

Nous voilà donc en très peu de temps à nouveau dans une situation de nécessité, une nouvelle fois obligé par l’événement, une nouvelle fois dans une situation où ce qui nous semblait impossible, compliqué ou dangereux doit être fait. Une deuxième fois en État d’exception.

Pour le covid, stopper l’économie, confiner les gens chez eux, suspendre certains droits fondamentaux était inimaginable. En quelques jours, l’inimaginable est devenu imaginable, puis réel. Comme pour le Covid, cette crise force des gouvernants perçus (surtout en Belgique) comme attentistes, prudents, consensuels à trancher, à décider sous la lumière crue de l’incertitude. Comme pour le Covid, les demi-mesures semblent dérisoires face à l’événement. Le risque de ne pas faire assez semble peser plus lourd pour notre avenir que le risque d’en faire trop. Nous voilà dans une situation que le président Emmanuel Macron avait résumée avec la formule devenue célèbre “quoi qu’il en coûte”. Formule exagérée sans doute, mais résumant l’État d’esprit de nombreux dirigeants européens de l’époque. Ce "quoi qu’il en coûte" a été décrété au nom de valeurs (la vie, la santé), mais aussi au nom des intérêts (le risque d’effondrement économique et social en cas de pandémie non maîtrisée).

Les réfugiés

Cette double dynamique intérêts-valeurs se retrouve dans la crise ukrainienne. Le premier "quoi qu’il en coûte" concerne les réfugiés. Le secrétaire d’État à l’Asile, Sammy Mahdi (CD&V), se rend compte désormais que la situation en Belgique va être majeure. Il veut déclencher la phase fédérale de gestion de crise et mettre en place des “villages d’urgences” pour les réfugiés ukrainiens.

Le bourgmestre d’Anvers, Bart De Wever, avait lui-même tiré la sonnette d’alarme en demandant une cellule de crise pour mettre en place de manière massive des abris temporaires. De nombreuses villes demandent aussi aux privés d’ouvrir leur habitation. Il faudra un effort sans précédent pour ces réfugiés, et sans doute sur la longueur, avec la scolarisation des enfants, et la socialisation des familles.

Le “quoi qu’il en coûte” est ici aussi un "Wir schaffen das", “nous pouvons le faire” lâché par Angela Merkel en pleine crise de l’asile en 2015. Ce "Wir schaffen das" avait été contesté à l’époque. Espérons qu’il ne le soit plus cette fois, par solidarité avec les Ukrainiens et pour être à la hauteur des droits humains et des valeurs que nous prétendons défendre face à la Russie.

Choc énergétique

"Quoi qu’il en coûte" pour les réfugiés, "quoi qu’il en coûte" pour l’énergie. C’est le deuxième front. L’Europe a pris un train de sanctions très important, les coûts de l’énergie s’affolent. En quelques jours, la Commission européenne a présenté un plan pour diminuer de deux tiers notre dépendance au gaz russe pour fin de cette année : diversifier les fournisseurs, économiser l’énergie, investir dans les renouvelables. En Belgique, Ecolo tourne le dos à un de ses fondamentaux, la sortie du nucléaire.

Ce qui nous semblait impossible, devient possible. Cela aura un coût massif pour les ménages et l’économie européenne qui va vivre une tempête d’une ampleur encore inconnue. Il faudra du soutien, pour les ménages les plus précaires et pour éviter que l’économie ne s’effondre. Difficile de dire jusqu’à quand les États européens pourront tenir ce “quoi qu’il en coûte” là. Après le covid certains États (dont la Belgique) sont lourdement endettés. Le réalisme des finances publiques risque de rapidement revenir par la fenêtre. Ce "quoi qu’il en coûte" est motivé parfois par des valeurs mais aussi par un souci de sécurité : le coût qu’aurait pour l’Europe une impunité des actes de la Russie en Ukraine. Enfin, il est aussi motivé par des intérêts. L’économie européenne aurait trop à perdre à long terme désormais de rester dépendante d’un État aussi peu fiable que la Russie. Sur ce dernier point le consensus est moins puissant.  On observe des controverses entre économistes sur l'efficacité des sanctions. On observe surtout de fortes divergences de vues entre l’Allemagne et la France.

Valeurs, sécurité, intérêts : les motivations du “quoi qu’il en coûte” pour les réfugiés et le “quoi qu’il en coûte” pour l’énergie, peuvent être multiples. Le temps long dira quelles motivations ont le plus pesé et si elles ont pesé longtemps. À ce stade, au moment où l’on parle il me semble que la justification la plus évidente est le prix de nos valeurs afin d'éviter de banaliser le “quoi qu’il en coûte en vies ukrainiennes” décrété par Vladimir Poutine. Ne pas banaliser ces vies perdues pour éviter le pire des scénarios : celui que nous avons déjà connu par deux fois au 20e siècle, faire face à un "quoi qu’il en coûte en vies européennes".

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