Monde

"Un candidat de gauche qui arrive vivant au second tour, c’est nouveau" : trois questions sur les élections présidentielles en Colombie

© AFP or licensors

La Colombie vote ce dimanche pour choisir son nouveau président et fait historique pour ce pays : un candidat de gauche est au second tour. Les observateurs prédisent des résultats serrés mais il y a une certitude : la droite conservatrice classique ne conservera pas le pouvoir puisqu’elle est arrivée troisième au premier tour. Les deux candidats restants sont tous deux 'anti-establishment' et promettent à leur manière un changement politique significatif en Colombie. Qu’attendre de ces élections qui voient s’opposer l’homme d’affaires indépendant Rodolfo Hernandez face au candidat de gauche Gustavo Petro ? Pour y voir plus clair, on a posé trois questions à Jorge Magasich, ancien professeur d’histoire de l’Amérique Latine à l’Ihecs, aujourd'hui à la retraite. 

Avec ces élections, la gauche est pour la première fois aux portes du pouvoir. Est-ce étonnant pour la Colombie ?

Jorge Magasisch : "C’est la première fois dans l’histoire de la Colombie qu’un candidat de gauche arrive en tête au premier tour, avec 40% des suffrages. C’est aussi la première fois que la droite classique ne se qualifie pas puisqu’elle est arrivée troisième (23%) après le candidat indépendant Roldolfo Hernandez (28%). Autre fait nouveau : le candidat de gauche arrive au deuxième tour vivant. En Colombie, tuer le candidat progressiste a été commun ces dernières décennies. Tous les candidats de l’Union patriotique ont par exemple été assassinés avant même de se présenter. Ici, le fait que Gustavo Petro soit en vie est donc à souligner. Il faut dire que malgré les accords de paix obtenus en 2016, la violence continue d’être très présente dans la société colombienne car ces accords ne sont pas ou en tout cas très peu appliqués. C’est d’ailleurs le principal problème de la Colombie. Depuis la signature, 1313 personnes ont été assassinées selon l’ONG Indepaz, qui tient un registre des victimes."

Les deux candidats ont des avis différents sur ces accords de paix, qui concerne notamment le trafic de cocaïne ?

"La base des accords de paix, c’est que les FARC acceptent de renoncer à la violence en l’échange d’une représentation garantie au parlement. Mais il y a aussi un volet social important avec une série de mesures. La Colombie a par exemple promis de donner des terres aux paysans pauvres à condition qu’ils n’y cultivent pas de la coca (feuille qui sert à la production de cocaïne). Mais pour la plupart des paysans, la coca rapporte 3 ou 4 fois plus que la vente de produits agricoles traditionnels comme le riz. Pour que cette mesure soit efficace, il faudrait donc valoriser les produits agricoles. Ca est pas le cas. Résultat, depuis la signature des accords de paix en 2016, la surface du territoire colombien dédiée à la culture de la coca a au minimum doublé. Il y a sans doute aussi des liens entre la hausse de production de cocaïne et la classe politique colombienne, l’actuel gouvernent (de droite) favorise en effet les milices.

Dans ce contexte, que comptent faire les deux candidats actuels à ce sujet ? La réponse n’est pas simple. Le candidat indépendant Rodolfo Hernandez est une sorte de Trump colombien. Il se dit ni de gauche ni de droite, juste fondamentalement contre la corruption. Mais on ne sait pas exactement ce qu’il compte faire car il n’est pas transparent sur ses intentions, sur son programme. On sait juste qu’il a appelé à voter contre les accords de paix en 2016. De son côté, le candidat de gauche Gustavo Petro dit vouloir appliquer ces accords de paix et même aller plus loin en signant un accord avec l'ELN, une guérilla qui n'avait pas signé l'accord précédent."

Si la gauche arrive au pouvoir, ça signifierait quoi pour la Colombie, pour l’Amérique latine ?

"L’impact serait énorme pour la Colombie car le pays n’a connu que des gouvernements de droite, parfois conservateurs, parfois libéraux. Ils n’ont jamais eu quelque chose de similaire à la gauche au pouvoir et c’est la première fois que ça pourrait arriver. Les résultats s’annoncent serrés parce que même si le candidat de gauche a obtenu 40% au premier tour, si le candidat indépendant – qui est en fait fondamentalement de droite – obtient les votes des électeurs de la droite classique, il gagne. En tout cas si Gustavo Petro arrive au pouvoir, ce serait synonyme de gauche modérée, non pas d’une gauche qui impose des mesures radicales. A un niveau plus large, si la gauche arrive au pouvoir en Colombie et si, ensuite, Lula gagne les élections au Brésil au mois d'octobre, ça signifierait le début d’une nouvelle période progressiste en Amérique latine et aussi probablement le début d’une période plus autonomiste vis-à-vis des Etats-Unis, avec une volonté de ne pas s'aligner systématiquement sur la position étasunienne".

Inscrivez-vous aux newsletters de la RTBF

Info, sport, émissions, cinéma...Découvrez l'offre complète des newsletters de nos thématiques et restez informés de nos contenus

Articles recommandés pour vous