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Les Grenades

Un huissier de justice pour "saisir" un adolescent autiste ?

23 juin 2022 à 11:33Temps de lecture5 min
Par Sarah Duchene pour Les Grenades

Karima Razzouk s’est vue retirer la garde son fils autiste de 19 ans, Adam. Pour elle, il a été victime d’un "guet-apens, organisé par un huissier et deux policiers en civil" et elle dénonce fermement un manque de considération des personnes handicapées. L’histoire de Karima s’inscrit dans un schéma de violences à l’égard des mères pour le collectif "Les Mères Veilleuses" qui soutient la maman.

Démunie face à la perte de la garde de son fils, Karima Razzouk témoigne pour Les Grenades. Adam, qui est majeur vulnérable du fait de son autisme, lui a été retiré il y a plus d’une semaine lors d’une saisie par un huissier. Depuis, elle n’a plus de nouvelles, pas même un appel visio. "Le père mélange la violence et la haine qu’il a envers moi pour utiliser Adam, et les magistrats font des raccourcis. Et je suis certaine que je ne suis pas la seule qui a un enfant avec des besoins spécifiques, devenu majeur, et qui se retrouve avec un ex violent", raconte-t-elle.

"Cet événement est le dernier en date d’une longue liste d’atteintes flagrantes à la réputation de la mère, dans l’objectif unique de la séparer de son fils", écrit le collectif des Mères Veilleuses, qui rassemble des mamans célibataires et qui soutient Karima, dans un post appelant au rassemblement pour "libérer Adam". De son côté, l’avocat du père n’a pas souhaité faire de commentaires. "Nous n’avions pas de déclaration à faire, si ce n’est que tout est légal", a-t-il précisé.

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"Les droits des personnes handicapées ne sont pas respectés"

Karima Razzouk explique pourtant que son fils, Adam, exprimait clairement qu’il ne souhaitait pas aller chez son père. "Il se tapait la tête contre les murs en disant qu’il ne voulait pas y aller", c’est pourquoi il vivait exclusivement chez elle depuis 10 mois. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’une saisie a été enclenchée, ce que Karima regrette car pour elle, son fils n’est pas entendu. "Son avocat a dit qu’il ne retournerait pas chez moi parce que j’ai désobéi à l’administratrice de biens et de personne mais celle-ci n’a pas écouté ce que voulait Adam et n’a jamais pris le temps de le connaître."

La minorité prolongée qui visait à protéger les personnes majeures en situation de handicap n’existe plus depuis 2019. Désormais, elle est remplacée par l’administration de biens ou de la personne pour les majeurs vulnérables. Selon Karima, cette personne a été désignée de manière arbitraire, sans la consulter et surtout sans entendre Adam.

Le GAMP, groupe d’action qui dénonce le manque de place pour les personnes handicapées, rappelle pourtant que lors d’une mise sous administration, les tuteurs doivent être convoqués, tout comme la personne concernée qui doit pouvoir s’exprimer. "Ce que nous observons, c’est qu’il y a une violation claire des droits de la personne en situation de handicap qui n’a pas été entendue", insiste Cinzia Agoni, porte-parole du GAMP.

L’administratrice de biens et de personnes a également réclamé au juge de paix le changement de domicile d’Adam pour l’hébergement exclusif chez le père. L’ordonnance a été validée en 24h, sans consulter la maman qui est également personne de confiance. Le psychiatre de l’enfant alerte également sur la situation qui pourrait être nocive pour Adam. Une manifestation devant le Palais de Justice avait été organisée, ainsi qu’une autre devant la Justice de Paix.

Une vie au tribunal

Plusieurs associations soutiennent Karima au quotidien, notamment JOC Bruxelles. Anas Amara, membre de l’ASBL et spécialisé en droit, l’accompagne dans les procédures judiciaires. Pour lui, au-delà du non-respect des droits fondamentaux d’Adam, Karima fait face à un abus de procédures judiciaires, systématique chez les mères. "Ce qui m’a frappé, ce sont les similitudes avec toute une série d’autres affaires dans lesquelles nous sommes intervenus. La question de l’aliénation parentale revient systématiquement pour enlever la garde d’un enfant à la mère. C’est une composante très genrée qui cible précisément les femmes."

Un avis partagé par l’avocate de Karima Razzouk qui insiste que sa cliente doit systématiquement se défendre. La mère elle-même l’observe : "On dit qu’il y a des problèmes de communication intrafamiliale entre ex-conjoints mais j’ai demandé de nombreuses médiations, toutes refusées. Et pourtant, on me diabolise moi", explique-t-elle.

Ce n’est pas parce qu’une personne est sous administration qu’elle n’a plus de droits

Si Karima dit subir des pressions judiciaires depuis des années, c’est davantage pour son enfant qu’elle se préoccupe. "Je meurs si je ne vois pas Adam", dit-elle d’une voix tremblante mais elle insiste que tant qu’elle respirera, elle n’arrêtera pas. Pour Fatma Karali, membre du collectif des Mères Veilleuses, cet acharnement fait partie des violences post-séparation. "Les violences ne s’arrêtent pas avec la séparation, au contraire, elles s’accentuent surtout quand il y a des enfants."

Karima explique en effet qu’elle est à bout. "Je me bats mais j’en perds ma santé, j’ai développé des maladies. Et je me précarise aussi. Je subis du harcèlement massif et la justice y participe." La maman est en effet contrainte de payer de nombreuses astreintes, sans compter les frais d’avocat.

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"Le fait que Karima passe sa vie au tribunal, ça permet de mettre en avant le contrôle coercitif", insiste Fatma Karali. Le chercheur américain Evan Stark définit ce concept comme "une conduite calculée et malveillante déployée presque exclusivement par les hommes pour dominer une femme, en entremêlant des violences physiques répétées avec trois tactiques tout aussi importantes : l’intimidation, l’isolement et le contrôle." Fatma Karali poursuit : "Karima n’arrive plus à joindre les deux bouts. Elle est HS financièrement et psychologiquement. Ce sont les nouvelles manières de violenter des personnes."

Karima veut se faire entendre. "Je n’ai eu que des audiences en référé contre moi. Parfois, j’étais convoquée deux fois par semaine. On me faisait venir et subir ça à Adam, sachant qu’il est autiste, et on ne le laissait même pas s’exprimer."

Des juges et magistrats peu formés au handicap ?

Karima Razzouk insiste sur le fait que son enfant est rarement entendu au tribunal et que son autisme est souvent mis en avant pour remettre en cause sa capacité de discernement. "On considère que c’est normal parce qu’il a 35 de QI et 6 ans d’âge mental. Mais les rapports disent aussi qu’il a une capacité de discernement réel et de verbalisation", insiste Anas Amara. C’est également ce qu’on peut retrouver sur le site de l’association Inclusion : "En Belgique, le test de QI est encore souvent utilisé comme unique outil d’évaluation. Il est désormais recommandé de mettre l’accent sur l’évaluation du comportement adaptatif de la personne dans son environnement."

La maman d’Adam réclame que les droits fondamentaux de son fils soient respectés, et cela passe par des magistrats et des juges mieux formés au handicap. Pour elle, les aménagements raisonnables, qui sont supposés réduire les effets négatifs d’un environnement sur une personne en situation de handicap, n’ont pas été respectés. Le GAMP dénonce également fermement la manière dont Adam a été saisi. "Ce n’est pas parce qu’une personne est sous administration qu’elle n’a plus de droits", explique Cinzia Agoni, "saisir un jeune autiste avec une ruse, sans lui expliquer ce qu’il se passe, le saisir contre sa volonté… C’est inacceptable."

Cet article a été écrit lors d'un stage au sein de la rédaction des Grenades.

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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