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Agriculture

Un mois et demi après le début de la guerre en Ukraine, quelles menaces et incertitudes sur l’agriculture européenne ?

14 avr. 2022 à 14:23 - mise à jour 15 avr. 2022 à 08:30Temps de lecture5 min
Par Adeline Louvigny

Céréales, oléagineux et gaz naturel : ces matières premières et cette source d’énergie trouvent leurs points communs dans le fait qu’elles sont indispensables au secteur agricole, et que les principaux exportateurs sont la Russie et/ou l’Ukraine, actuellement en plein conflit armé sur le territoire ukrainien.

Dès le moment où la Russie a lancé son invasion de l’Ukraine le 24 février dernier, la crainte de voir l’agriculture européenne sévèrement chamboulée s’est exprimée. Hausse du prix des matières premières, diminution des exportations de blé et d’oléagineux, instabilité des exportations russes d’engrais et de gaz naturel (qui sert à fabriquer l’ammoniaque utilisée dans les engrais azotés) : un mois et demi après le début de cette guerre, nous faisons le point sur les craintes, incertitudes et décisions politiques prises pour aider le secteur agricole européen.

"50% à 70%" des terres ukrainiennes "peuvent aujourd’hui être semées et récoltées"

D’abord, quelques chiffres pour comprendre l’impact potentiel de cette guerre pour le secteur agricole et alimentaire : l’Ukraine et la Russie représentent près de 30% des exportations mondiales de blé, 15% de l’orge et 45% du tournesol.

Depuis le début du conflit, les sanctions envers la Russie ont provoqué, directement ou indirectement, une diminution des exportations de gaz, d’engrais et de matières premières. Côté ukrainien, la présence des troupes russes, rend inaccessible une partie des terres arables et des forces de travail agricoles.

Le 8 avril, le ministre ukrainien de l’Agriculture a détaillé la situation, et demandé de l’aide à l’Union européenne. Il a déclaré aux Vingt-Sept que son pays "s’efforçait de maintenir une production agricole là où c’est possible sur le sol ukrainien, et que 50% à 70% des terres du pays peuvent aujourd’hui être semées, et demain récoltées". Une estimation qui correspond à une photographie à un moment précis, la situation sur le terrain étant susceptible de grandement évoluer, alors que les forces russes concentrent désormais leurs efforts dans le contrôle de l’est du pays, et de la mer Noire.

Exporter autrement que via la mer Noire

Cette mer continentale est en effet un point stratégique d’une très grande importance, une majorité des exportations ukrainiennes se réalisant normalement par voie maritime… Et de se retrouver ainsi dans une situation où les agriculteurs ukrainiens sont incapables de vendre leur production aux marchés étrangers. "Faute d’accès aux ports de la mer Noire, il est essentiel d’améliorer les transports de fret avec l’Ukraine, par bateau sur le Danube ou par chemin de fer […] S’il n’y a pas de progrès, les paysans ukrainiens risqueront leur vie dans les champs pour des céréales qui n’accéderont jamais aux marchés agricoles", a prévenu Janusz Wojciechowski, commissaire européen à l’Agriculture, lors de la rencontre des Vingt-Sept avec le ministre ukrainien de l’Agriculture. Ce dernier a alors fait part des besoins de son pays à l’UE : carburants et machines agricoles, moyens de stockage et logistiques pour l’exportation, et semences, engrais et pesticides.

L’engrais au centre des préoccupations

Engrais et pesticides : deux éléments clés qui détermineront, en partie, le rendement et la qualité des récoltes ukrainiennes. En 2021, la Russie était le premier exportateur d’engrais azotés et le deuxième fournisseur d’engrais potassiques et phosphorés, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Début mars, en réponse aux sanctions internationales, elle a décidé de demander à ses producteurs d’engrais de suspendre temporairement ses exportations. Toujours très protectionniste, la Chine, elle aussi grande productrice d’engrais, a décidé de limiter ses exportations pour le réserver à son marché intérieur. Et de se retrouver face à de potentielles pénuries, ou à une flambée des prix. La plupart des agriculteurs ont déjà fait leur stock de produits phytosanitaires pour les cultures de 2022, l’impact se ferait plutôt sentir pour la campagne 2022-2023.

L’Union européenne consomme chaque année "plus de 11 millions de tonnes d’azote de synthèse " selon L’Express, qui cite un récent rapport de députés européens écologistes. Nombreux sont les appels à réduire la dépendance européenne envers le gaz et les produits azotés russes : les alternatives — importation de gaz venant d’autres pays, utilisation de nouvelles techniques pour fournir l’hydrogène nécessaire à la création d’ammoniaque — supposent à chaque fois des coûts plus élevés.

Le verdissement agricole européen fragilisé

Pour aider ses travailleurs de la terre, l’Union européenne a décidé d’une série de mesures de soutien. Bien évidemment, des subventions pour compenser la hausse des prix : 500 millions d’euros ont été libérés, dont 6.3 millions sont destinés à la Belgique.

La mesure qui fait le plus grand bruit, car symbolique de l’équilibre délicat entre protection de l’environnement et sécurité de la chaîne alimentaire, dans une logique d’agriculture majoritairement conventionnelle et productiviste : la libération des jachères.

La Commission européenne a annoncé mi-mars une dérogation "temporaire" pour l’année 2022 à ses règles sur les terres en jachères, y autorisant "toute culture destinée à l’alimentation humaine et animale" soit un potentiel de 4 millions d’hectares supplémentaires. Autrement, les exploitations européennes dépassant les 15 hectares doivent compter au moins 5% de "surfaces d’intérêt écologique" (prairies, haies, mares, jachères). Une mesure largement décriée par les associations environnementales : de nombreux chercheurs confirment en effet que cette production issue des jachères serait “marginale”, et pas du tout en mesure de compenser les défauts éventuels de productions… Mais pourrait par contre fragiliser plus profondément la logique de pratiques favorables à la biodiversité en milieu agricole.

Les associations environnementales s’inquiètent de voir que le “verdissement” de l’agriculture européenne s’efface devant la nécessité de production. Le fameux Pacte vert européen, et ses objectifs de 50% de pesticide en moins d’ici 2030, est remis en cause par la guerre en Ukraine, note Libération.

A voir aussi, ce sujet du JT du 19 mars :

"Provoquer la faim dans le monde"

Hors Europe, des émeutes de la faim sont redoutées dans les pays les plus dépendants aux exportations de céréales russes et ukrainiennes : parmi eux, L’Égypte, la Turquie, le Bangladesh ou le Nigeria. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a indiqué que les prix mondiaux des denrées alimentaires avaient atteint en mars leurs "plus hauts niveaux jamais enregistrés". La menace d’une crise alimentaire mondiale est donc encore bien présente, comme l’a bien fait comprendre le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell ce lundi, en accusant la Russie de “provoquer la faim dans le monde”.

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