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Un Œil sur demain : votre urine, l’alternative aux engrais ?

Un Œil sur demain

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Et si demain nous arrêtions de faire pipi dans l’eau potable ? C’est la question très sérieuse que soulève une start-up française proche de Bordeaux. Depuis trois ans, elle s’est lancée dans le recyclage de l’urine humaine. Ce matin-là, une livraison vient justement d’arriver.

Michael Roes, le président et fondateur de cette start-up, nous accueille pour décrire ce singulier arrivage : "Donc voilà, là, il y a un bon exemple. C’est une livraison d’urine qui arrive de la Fête de l’Humanité à Paris, où l’on a récupéré 60.000 litres d’urine pure. Je peux vous rassurer, grâce à notre procédé, il n’y a aucune odeur qui s’échappe du camion ou des cuves."

Analyse en cours.
Filtrée, l’urine devient un produit extrêmement intéressant.

Un milieu favorable à la reproduction de micro-organismes

L’urine est d’abord analysée puis filtrée afin d’enlever les bactéries, ainsi que les résidus pharmaceutiques ou de drogues. Une fois ces étapes réalisées, elle n’est plus un déchet, bien au contraire

Michael Roes, président et fondateur de Toopi Organics.

"Cette urine, on s’en sert comme d’un milieu de culture pour faire pousser des bactéries qui ont de l’intérêt dans les champs. Donc en fait, avec de l’urine, on arrive à produire des bactéries pour pas cher, et qui vont permettre de remplacer des engrais minéraux et certains pesticides."

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Avant d’être pulvérisée sur-le-champ, l’urine doit encore être transformée. Dans ce laboratoire, on teste des micro-organismes qui peuvent aider les plantes à se développer ou à se défendre. Et pour que ces micro-organismes se multiplient, on les plonge dans l’urine. Hany Abdo est responsable de laboratoire et nous explique le processus.

Hany Abdo, responsable de laboratoire.

"L’urine est un milieu qui est naturellement riche en nutriments comme l’azote, le phosphore et le potassium, qui sont également des minéraux essentiels pour le développement des micro-organismes. Donc, on va prendre ces micro-organismes, on va les mettre dans l’urine. Ils vont trouver ces éléments minéraux, ils vont les consommer pour pouvoir se reproduire."

Des plantes qui absorbent les nutriments plus facilement

La recette ? De l’urine filtrée, des micro-organismes, du sucre. Le tout est chauffé dans une cuve de fermentation pendant plusieurs heures. Le résultat a été pulvérisé en test sur un champ belge. Vu la hausse des prix des engrais, un agriculteur de la région d’Enghien cherchait une solution plus économique et écologique. Le résultat le surprend positivement. Malgré la sécheresse, ses maïs ont tenu le coup. Peut-être grâce à l’urine !

Dans ce champ situé à Enghien, les résultats de la pulvérisation du produit sont positivement étonnants.

"C’est un maïs qui n’a pas reçu de fertilisation autre que cette fertilisation sur la ligne de semis et un peu de fumure organique. C’est un maïs qui n’a rien eu d’autre. Et donc, oui, je suis impressionné par le potentiel de la culture aujourd’hui."

L’urine fermentée a permis aux racines de pousser, peut-être plus fortement que lorsqu’on utilise des engrais. Julien Saludas, scientifique agronomique, et directeur de la recherche et du développement, explique l’avantage de cette méthode de fertilisation par rapport à des engrais classiques :

Julien Saludas, directeur de la recherche et du développement scientifique et agronomique.

"Quand on apporte des engrais en masse pour les plantes, elles n’ont pas forcément besoin de développer leurs racines puisqu’elles ont tout à proximité. Le problème, c’est que cela a un effet délétère sur la vie des sols puisque du coup, tout est beaucoup plus simple. C’est comme si nous, quelque part, on venait nous gaver. Au final, on n’aurait pas forcément besoin de développer certains mécanismes physiologiques pour pouvoir nous nourrir mieux."

Un approvisionnement synonyme de préservation de l’eau potable

Une unité de production qui peut traiter en un an l’équivalent d’une petite piscine olympique…
Une unité de production qui peut traiter en un an l’équivalent d’une petite piscine olympique… © RTBF

Plusieurs produits sont en cours de développement : des alternatives aux engrais, aux pesticides ou aux fongicides. Pour un litre de produit, il faut un litre d’urine. Cette unité de production peut traiter en un an l’équivalent d’une petite piscine olympique. Pour s’approvisionner en matières premières, elle installe des urinoirs sans eau, pour hommes et pour femmes. Les événements sont visés, mais aussi les bâtiments publics.

Un urinoir au féminin pour économiser l’eau potable.
Un urinoir au masculin pour économiser l’eau potable.

"Ce qu’on voit ici", explique Michael Roes, "ce sont des urinoirs qui sont utilisés sur des événements comme des festivals. Mais en fait, les mêmes modèles sont adaptés après pour des bâtiments fixes et donc, par exemple, on a équipé le Futuroscope ou un stade par exemple. Et là, ça permet d’avoir des volumes en très grosse quantité et sur le très long terme."

Des cuves ont également été placées sur des aires d’autoroute. Avec, pour conséquence, que des milliers de litres d’eau sont économisés !

Des chiffres impressionnants

Le directeur énumère des avantages conséquents : "Si en Belgique on généralise la séparation des urines à la source, c’est-à-dire que si on arrête de faire pipi dans de l’eau potable, et qu’on récupère toutes les urines et on s’en sert comme engrais, on arrivera à une réduction d’émission de CO2 de 50%, de 50% de réduction de la consommation d’eau, de 40% de réduction de la consommation énergétique du pays et de quasiment 65% de la pollution du cycle de l’eau, après les stations d’épuration."

Tous ces résultats promis paraissent gigantesques, mais ils sont tirés d’un article scientifique publié dans la revue "Nature".

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À présent, la start-up bordelaise voit grand. Sur le court terme, elle envisage 20 nouvelles unités de production en France, une en Belgique, et un développement possible dans près de 80 pays du monde. Un enjeu colossal, qui vaudrait probablement à l’urine le surnom d’or jaune.

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