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La passion selon...

Une nuit froide et sombre, dépeinte par Brueghel et Roland de Lassus

Les chasseurs dans la neige, de Pieter Brueghel l’Ancien, conservé au Musée d’Histoire de l’art de Vienne
06 janv. 2022 à 10:58Temps de lecture2 min
Par Xavier Falques

L’hiver, plus que les autres saisons, offre une multitude d’interprétations et d’expressions artistiques allant du calme à l’agitation, de l’introspection à l’exploration, du noir au blanc… Xavier Falques vous plonge dans l’un des célèbres tableaux de Pieter Brueghel l’Ancien et le met en résonance avec La nuict froide et sombre de Roland de Lassus.

Les couleurs de l'hiver

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La nuit froide et sombre, celle qui couvre d’obscures ombres la terre et les cieux arrive. Le soleil est sur le point de se coucher, de disparaître derrière le col neigeux, derrière la fumée qui s’élève, en gris sur blanc, des cheminées. Les chiens sifflent, la neige crisse, le feu crépite et les os craques. La fatigue nous tient au corps, elle tente encore de réchauffer nos pieds lourds d’une journée à se gorger de neige. Chaque pas est un supplice et pèse sur les muscles de nos jambes éreintés d’avoir marché, couru, chassé. La neige ne tombe plus, mais son manteau recouvre tout à l’horizon, un manteau blanc, par moments, aveuglant d’une lumière si pure que seul Saint-Pierre manque au tableau. Et pourtant, ce n’est pas le paradis, juste un moment de notre vie. Ce ne sont pas les anges qui dansent, ni les trompettes qui raisonnent, mais les enfants qui tournent et crient, là, un peu plus loin sur le lac gelé. J’en vois un au sol qui se tient les genoux, j’en vois un debout qui tire une luge, d’autres jouent avec une balle et puis au milieu de tous, un autre danse comme si, à cet instant, le monde autour de lui s’était tu dans le silence de l’hiver.

Alors je m’arrête, je regarde et j’écoute, je tente d’imprimer sur ma rétine, dans mon oreille la richesse de cette scène. A gauche, l’auberge, son feu devant la porte. A l’intérieur il fait sombre, bientôt nous allons y refaire le monde, romancer nos exploits, raconter notre remontée de la piste, les glapissements des chiens et notre traque du lièvre. Bientôt nous allons oublier pour un moment les courbatures et s’enivrer un peu. Ce ne sera pas un repas de noces, mais quelques bols et du pain, suffisamment pour se redonner de la force et un peu de courage, celui d’affronter la nuit…

Je regarde plus loin, le village et son clocher qui s’érige comme une flèche transperçant un ciel trop épais. La montagne impressionnante et escarpée est tracée de chemins, mais ces lignes courbes qui serpentent semblent ne mener vers rien. Dure, coupante, glacée, la montagne semble hurler son indomptabilité. Peu importe la grandeur de nos châteaux, peu importent les beautés de nos ponts, la montagne à cet instant me rappelle de ma taille dans ce panorama. Je ne suis grand que de n’être au premier plan. Que de donner ma vision de cette nature, ma subjectivité. Je ne suis que le prisme à travers lequel un monde s’articule. Je ne suis qu’une figure sortie d’un tableau du vieux Breughel.

Et pourtant j’existe, je parle, je raconte à tous ceux qui me voient mon histoire, celle de cette terre gardée à jamais dans la glace des pigments blancs. Je transmets sans regard la sensation, celle des orteils humide et des doigts gelés, celle d’une lumière qui fait plisser les paupières, celle d’un son mat. Moi le chasseur, ce n’est finalement pas tant que je chasse qui vous intéresse, mais plutôt ce que je porte en moi, puisque c’est tout ce qu’il y a en vous… N’ayez crainte de le perdre, mon créateur m’a rendu intemporel, atemporel, une éternité à voir venir une nuit, froide et sombre, qui n’arrivera jamais…

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