Tennis - Serena Williams

US Open : Pour Philippe Dehaes, "Serena Williams laissera le tennis féminin face à un grand vide"

Serena Williams à l’US Open, pour le dernier tournoi de sa carrière

© 2022 Getty Images

04 sept. 2022 à 10:00Temps de lecture5 min
Par Christine Hanquet

Serena Williams qui prend sa retraite, c’est LA star du tennis féminin qui s’en va. Des centaines de joueuses ont rêvé de se retrouver en face d’elle sur un court, et de tenter de la battre. Et certaines l’ont fait. Des centaines d’entraîneurs ont analysé son jeu, dans l’espoir de trouver la faille. Et certains l’ont fait.

>>  Découvrez notre dossier spécial sur la carrière de Serena Williams

Philippe Dehaes a été le coach, entre autres, de Maryna Zanevska, Monica Puig, Emma Raducanu, Daria Kasatkina, Kaja Juvan. Et il a travaillé avec Elise Mertens, pendant la tournée américaine. Il n’a jamais eu la chance de préparer l’une de ses joueuses à rencontrer l’Américaine. Mais il fréquente le circuit féminin depuis assez longtemps pour connaître par cœur la nouvelle retraitée…

Entretien…

Philippe, vous n’avez pas eu l’occasion "d’affronter" Serena Williams, par l’intermédiaire de l’une de vos joueuses. Est-ce un regret ? Dans la carrière d’un coach, la rencontrer est une expérience à vivre ?

On a toujours envie de rencontrer les plus grands, surtout dans les grosses compétitions. Se retrouver face aux meilleurs joueurs du monde, sur les plus grands terrains du monde, dans les plus grosses compétitions, c’est ça qu’on vient chercher, finalement. Donc, oui, évidemment, c’est un regret, de ne pas avoir été connecté avec ma joueuse, contre Serena Williams. Cela ne s’est pas fait, c’est comme ça, mais c’est dommage.

Philippe Dehaes

Et si on faisait un peu de fiction ? Si vous aviez entraîné une joueuse qui était amenée à rencontrer Serena Williams, quels conseils lui auriez-vous donnés ? Cela aurait concerné l’attitude, ou le tennis ?

En ce qui concerne le tennis pur, il y a toujours une stratégie à aller chercher. Justine Henin a battu plusieurs fois Serena parce qu’elle avait toute la science pour le faire, en lui donnant peu d’angles, en essayant de passer le plus possible par le milieu, et en attendant la bonne balle pour ouvrir le terrain ou l’agresser. Le problème, c’est qu’il faut avoir la compétence tennistique et physique, pour pouvoir contrer son énorme puissance, et sa capacité à frapper la balle comme personne. Il y a bien sûr toujours un plan de jeu. Après, il faut être capable de le respecter.

Auriez-vous aussi insisté sur l’attitude à avoir face à une adversaire qui faisait peur ? Il y a des joueuses qui partaient battues d’avance, face à Serena Williams…

C’est un phénomène que l’on retrouve un peu chez les garçons aussi, avec ceux qui ont joué Nadal à Roland-Garros. Nadal avait 30% du match déjà gagné, parce que ses adversaires savaient qu’ils avaient face à eux une montagne infranchissable. Maintenant, l’attitude ne peut pas être liée à l’adversaire ou à l’événement. En tout cas, ce n’est pas comme cela que je le vois. Il faut que la bonne attitude soit toujours là, peu importe qui on rencontre. J’ose espérer que j’aurais eu une joueuse qui aurait eu naturellement une bonne attitude. Et que cela n’aurait pas été différent si elle avait joué contre Serena Williams. Je ne pense pas que j’aurais insisté sur cela, lors de la préparation du match. Maintenant, c’est sûr qu’il y a plusieurs caractéristiques qui ont fait de Serena une star incontestable du jeu, ces vingt dernières années. Et l’une de ces caractéristiques, c’est cette mentalité, cet état d’esprit, de fantastique combattante, de guerrière, qui n’a jamais lâché un point, et qui n’a jamais lâché un match.

Si on pousse la fiction très loin, auriez-vous aimé entraîner Serena Williams ?

Oui, clairement. Je ne me suis jamais trouvé dans la position d’avoir un joueur ou une joueuse capable de truster les premières places. Mais j’imagine que se retrouver à côté d’une joueuse qui peut s’envoyer des Grands Chelems comme des petits expressos, cela doit être assez fantastique à vivre. Alors, cela n’a pas été mon parcours d’entraîneur, mais j’ai trouvé d’autres satisfactions. Mais effectivement, je pense que vous trouverez très peu d’entraîneurs qui répondraient négativement à cette question.

Serena Williams en 2013

En quoi a-t-elle révolutionné le tennis ? Est-ce seulement par sa puissance, ou est-ce beaucoup plus que cela ?

Je pense que c’est plus que cela. D’abord, c’est la première Afro-Américaine qui est arrivée sur le circuit dans le tennis moderne. Et qui a eu un impact social énorme, un peu à l’image d’un Tiger Woods dans le golf. Cela a été la première chose qui a frappé les gens. Malheureusement, mais c’est la réalité, et encore plus aux Etats-Unis. La deuxième chose, c’est qu’elle est arrivée avec un tennis que les autres ne jouaient pas. C’est vraiment elle qui est venue avec cette puissance de frappe, ce tennis archi-agressif, où elle ne décolle pas de la ligne de fond. C’est vraiment elle qui a instauré cette façon de jouer, tout en puissance. Avec, aussi, des spécificités, notamment sur la façon dont elle se déplace sur le terrain. Et plus précisément sur ce qu’on appelle l’appui ouvert, les pieds qui restent pratiquement tout le temps parallèles à la ligne du fond. C’est quelque chose qui ne se voyait pas avant elle. Donc, il y a la spécificité technique, l’énorme puissance, le fait qu’elle soit Afro-Américaine, et la rage de vaincre dont on vient de parler. Son attitude, sa détermination hors-norme. Après, il y a probablement toute l’histoire avec son papa. On sait que les parents ont toujours été présents, et c’était aussi le cas avec Steffi Graf, même si l’histoire n’est pas aussi belle. Richard Williams était un phénomène en soi aussi. J’encourage les fans de tennis à aller voir le film "La Méthode Williams". Grâce à lui, on se rend bien compte de l’ascension des enfants Williams. Après, il y a bien sûr le débat sur le fait de laisser le choix ou pas, le libre arbitre à ses enfants de devenir un athlète ou pas, mais c’est un autre débat. Mais en tout cas, cela permet de se rendre compte des difficultés que la famille a traversées. Difficultés notamment dues à la couleur de peau. Et cela permet de se rendre compte de tous les sacrifices qu’ils ont dû faire. L’histoire est assez fantastique.

Serena Wiliams était LA star du tennis féminin, depuis vingt ans. Après elle, sa sœur, Sharapova, les Belges, il n’y a plus de star. C’est gênant, pour le tennis féminin, non ?

Serena était clairement la dernière grande star sur le circuit WTA. Il n’y en a plus, parce que le niveau est pratiquement le même chez toutes les filles. On le voit, il y en a une vingtaine qui sont capables de gagner des grands tournois. Et elles manquent, malheureusement, de charisme et de personnalité. Alors, il y a Naomi Osaka, qui est un peu différente, mais on voit la problématique qu’elle a à gérer par rapport à sa motivation. Et on ne peut pas la ranger dans la même catégorie que Serena, Sharapova, Justine, et Kim. Aujourd’hui, le tennis féminin souffre un peu de cela. C’est dommage, mais on constate que moins de gens le regardent. Et pour moi, l’un des grands responsables de ce phénomène, c’est évidemment la WTA, qui devrait réfléchir à mettre ses joueuses en avant. Mais c’est un autre débat. Donc Serena laissera le circuit et le tennis féminin face à un grand vide.

Quels contacts, quels échanges avez-vous eu avec Serena Williams, ces dernières années ? Pour autant que vous en ayez eu ?

Non, aucun contact. Serena est vraiment inaccessible, pour le commun des mortels. Il y a quelques jours, Elise Mertens s’entraînait juste à côté d’elle. Et c’est quelque chose… Il y a trois caméras, des centaines de fans. Elle arrive, un peu en retard, et elle commence à frapper des balles. Et puis, elle quitte le terrain. Il y a un gars qui porte le sac avec le chien, un autre gars qui porte son sac de tennis et ses raquettes, le kiné qui suit avec les serviettes et le matériel, le sparring-partner, etc. Il y a toujours autour d’elle une équipe de plein de gens, c’est toute une organisation. C’est assez amusant à voir. Mais Serena, non, elle ne parle pas. Elle n’échange pas, je pense, avec le commun des mortels.

Ecoutez Philippe Dehaes...

Inscrivez-vous aux newsletters de la RTBF

Info, sport, émissions, cinéma...Découvrez l'offre complète des newsletters de nos thématiques et restez informés de nos contenus

Articles recommandés pour vous