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Vacances "à temps partiel", culpabilité de prendre congé et décès liés à l’épuisement : le Japon, l’univers impitoyable des salariés

Le Japon, l’univers impitoyable des salariés (illustration).
01 mai 2022 à 09:14 - mise à jour 01 mai 2022 à 14:41Temps de lecture3 min
Par Bernard Delattre, correspondant au Japon

Le Japon est un pays connu pour ses rythmes de travail effroyables et la dureté de sa culture d’entreprise. Les Japonais ne bénéficient par exemple d’aucun droit à la déconnexion : ils sont corvéables à merci, priés d’être joignables constamment par leur employeur, y compris en dehors de leurs heures de bureau… et cela vaut aussi pendant leurs congés. Au point qu’un concept se répand de plus en plus dans le pays : les vacances à temps partiel.

Ca me permet de prendre congé sans trop culpabiliser 

Bon gré mal gré, de plus en plus de Japonais télé-travaillent en effet à temps partiel pendant leurs vacances. On appelle cela les "workation", contraction des termes anglais "work" et "vacation". Les "vacances-travail", autrement dit.

"Tous les matins, je télé-travaille pendant quatre ou cinq heures. Ensuite, je suis en vacances. Et là, je revis ! Je profite du grand air, de la nature. Je me détends", explique un Tokyoïte qui a délocalisé pendant quelques jours son bureau à la campagne, dans un gîte rural non loin de Nagasaki.

" Je rencontre les gens du coin, qui sont charmants car ils sont ravis que des jeunes urbains viennent faire du "workation" ici", continue-t-il. "Ces vacances à temps partiel, c’est vraiment un plan gagnant-gagnant. Cela vient en aide à l’industrie touristique, qui a été très impactée par la crise sanitaire.
Et, moi, ça me permet de prendre congé sans trop culpabiliser ni me faire trop mal voir par mon employeur".

58% des salariés culpabilisent quand ils prennent congé

La culpabilité par rapport aux vacances a toujours été un gros sujet au Japon. Pourtant, les salariés y ont assez peu de congés payés : deux semaines par an en moyenne, trois au grand maximum. Il n’empêche, chaque année, la plupart d’entre eux font cadeau de la moitié de leurs vacances à leur employeur.
Les études montrent en effet qu’ils ne prennent que 50,2% de leurs congés. Cela fait environ une dizaine de jours de vacances par an.

Les Japonais bénéficient en plus de quelques jours fériés. Mais ces jours-là, comme le samedi ou le dimanche, on croise toujours autant d’employés en costume-cravate dans les trains ou les métros. Car c’est assez mal vu au Japon de prendre tous les jours de congé auxquels on a droit. En tout cas dans les petites et moyennes entreprises. Or, elles emploient sept salariés sur dix.

Multiplier les congés ou prendre de longues vacances est considéré comme un manque de dévouement à son employeur. En plus, cela désorganise le bon fonctionnement du service et cela donne encore plus de travail aux collègues qui sont déjà débordés. Dès lors, d’après les sondages, 58% des salariés culpabilisent quand ils prennent congé.

Mourir d’épuisement

Les Japonais travaillent tant que 300 à 400 travailleurs en meurent chaque année. Ils sont victimes d’un accident de santé fatal survenant au bureau (un infarctus ou un AVC, par exemple) ou alors, ils mettent fin à leurs jours tellement ils sont épuisés nerveusement et physiquement.

Alarmé par cette hécatombe de burn out, le gouvernement essaie de sensibiliser les Japonais aux bienfaits des vacances et il les invite à prendre au moins 70% de leurs congés payés. Mais il n’y parvient pas parce que beaucoup d’employeurs ruent dans les brancards.

Deux scandales retentissants l’ont notamment illustré. Une salariée a traîné son employeur en justice parce qu’il l’avait contrainte de travailler pendant 48 jours d’affilée sans le moindre congé, y compris le week-end. Un autre employeur est allé jusqu’à imposer un calendrier de grossesses à ses employées.
Elles n’étaient autorisées à tomber enceintes qu’à tour de rôle et chacune à un moment précis de l’année. Et ce, afin que l’entreprise ne soit pas paralysée par une multiplication de congés de maternité simultanés.

Bref, le Japon est l’univers impitoyable des salariés, même le 1er mai.

Le reportage de notre correspondant au Japon

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