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Vers un retour de farines animales : l’Union européenne a-t-elle la mémoire courte ?

La Commission européenne propose d’autoriser à nouveau l’usage de farines animales : de la volaille pour nourrir les porcs et inversement.
22 mai 2021 à 05:007 min
Par Myriam Baele

L’image d’une vache qui titube. Ou celle d’une ferme dans un périmètre de sécurité, ses bêtes partant pour l’abattoir. L’interview d’un expert qui lie la "vache folle" à la maladie humaine de Creutzfeldt-JakobBruxelles immobilisée par des éleveurs en colère.

Des tonnes de farines animales brûlées dans les cimenteries : ces farines, des protéines issues de "restes" d’abattoirs, avaient été identifiées comme vecteurs de contamination de la maladie de la vache folle. Cette crise sanitaire dans les années '90 avait mené à l’interdiction de l’usage de ces farines comme aliment d’élevage dans toute l’Union européenne, en 2001.


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Cette interdiction est aujourd’hui peu à peu levée.

Avec quels garde-fous ? L’Union européenne aurait-elle la mémoire courte ?

Des farines pour les porcs et les poulets

Les farines animales sont aujourd’hui à nouveau autorisées comme aliment dans l’élevage des poissons. Cette autorisation devrait être élargie à l’élevage des porcs et des poulets, mais pas des bovins.

La Commission européenne a fait une proposition en ce sens, dans le cadre de son "Greendeal" et plus spécifiquement de sa stratégie "De la ferme à la fourchette". Cette proposition a franchi l’étape d’une consultation publique et elle a été soumise au vote, positif, des experts des agences de sécurité alimentaire des 27 Etats membres.

La grande majorité, 25 des 27 agences, a voté en faveur de la proposition, dont l’AFSCA en Belgique (l’Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire), convaincue par les précautions prévues pour la santé publique. Seuls les experts de France et d’Irlande se sont abstenus.

A moins d’un blocage, peu probable, au sein du Parlement européen ou du Conseil, la proposition devrait entrer en vigueur dans le courant de l’année 2022.


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Mais que dit ce texte ?

Ne dites plus "farines animales" mais "PAT"

Il ne parle plus de "farines animales" mais de PAT, "protéines animales transformées".

Il s’agit toujours de poudres ou de granules à haute teneur en protéines, constituées de parties de porc ou de poulet que l’humain ne mange pas : des organes, museaux, os, pattes, ainsi que des protéines constituées de gélatine de ruminants ou d’insectes.

Des "restes" qui, selon la proposition de la Commission, seront donc transformés en farine en Europe, pour consommation sur le continent européen, plutôt que détruits ou exportés hors UE.

Ils seront traités avec les précautions apprises de la crise de la vache folle : prélevés d’animaux sains, propres à la consommation humaine, tracés. Le mode de production de ces farines est défini précisément et sera contrôlé ainsi que sa distribution : les farines de porc ne seront destinées qu’aux poulets et celles de poulets n’iront qu’aux porcs, plus question de "cannibalisme". Et pour limiter les risques d’échange, ces farines animales ne pourront pas être utilisées dans les fermes qui élèvent à la fois des porcs et des poulets.

Enfin, aucune protéine animale n’ira nourrir les vaches, comme c’était le cas dans les années '90. Ces farines ne seront pas autorisées dans les fermes qui comptent des bovins, pour éviter tout risque.

Ces garde-fous sanitaires convainquent la Fédération wallonne de l’Agriculture, la FWA.

 

Toutes les garanties qu’il n’y aura plus de problèmes

Nicolas Marchal travaille à la FWA, il est conseiller technique sur les marchés de la viande.

Il fait remonter aux politiques européens, fédéraux, régionaux, les réalités de terrain des agriculteurs wallons et en sens inverse, il expose aux agriculteurs et à la population les décisions prises par les politiques au sujet de l’élevage.

Pour la Fédération wallonne de l’Agriculture, explique Nicolas Marchal, cette proposition de la Commission est une bonne chose.

"Au niveau de la Wallonie et avec les éleveurs de porcs, on était d’accord de donner la possibilité d’utiliser ces farines animales. Ces garde-fous, ce sont les règles les plus strictes possibles", estime Nicolas Marchal. "Grâce à ça, il ne sera pas question de retomber dans des travers du passé. Cette proposition donne toutes les garanties au consommateur et au producteur qu’il n’y aura plus de problème."

Plus de problèmes et de multiples avantages, juge la FWA.

Valoriser les restes

"Ces protéines sont tirées de 'co-produits', de parties de l’animal qui ne sont pas commercialisées pour les humains. Ils sont souvent exportés à l’autre bout de la planète. Ou alors on doit débourser de l’argent pour éliminer ces produits, comme des déchets. Alors qu’on pourrait les retravailler pour les remettre dans l’alimentation des porcs et des volailles", explique Nicolas Marchal.


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Il évoque la nécessité de créer localement, en Europe, les protéines dont les animaux ont besoin et qui aujourd’hui sont massivement importées des Etats-Unis et du Brésil surtout : le plus souvent du soja, une importation à empreinte environnementale très lourde.

"Le problème avec le soja, c’est que c’est un 'bon aliment' : il contient beaucoup de protéines et il est bon marché, donc on l’utilise aujourd’hui massivement, partout en Europe. Or pour avoir ce soja chez nous, pour le planter en Amérique du Sud, au Brésil, on détruit la forêt amazonienne. Et c’est souvent de la déforestation illégale. Et puis on connaît les politiques du Président brésilien Jair Bolsonaro : pas très ouvert à l’environnement."

Il évoque l’usage sur le soja, au Brésil, de "Round Up Ready", pesticide "qui fait tout mourir sauf le soja".

La FWA conclut : il y a un bénéfice écologique à opter pour des farines animales, européennes, plutôt que pour ce soja-là.

Un avantage économique aussi.

Baisser les coûts

Le soja a beau être un aliment bon marché, son prix a augmenté fortement avec la pandémie et les perturbations du commerce mondial. Autoriser le retour des protéines animales permettrait de faire baisser le prix du soja.

C’est en tout cas l’espoir de Benoît Renkens, éleveur de porcs à la ferme de la Waide à Blegny, dans la province de Liège.

Il entre dans l’un de ses enclos pour nous montrer ce qui constitue le repas de ses porcelets aujourd’hui : une poudre beige, de la farine végétale de céréales locales mêlées de compléments, notamment de soja.

Benoît Renkens ne sait pas encore s’il va faire entrer des protéines animales dans ses farines. "Pourquoi pas ? Le porc est un animal omnivore, pourquoi ne pas lui donner de protéines animales ?"

Son choix dépendra notamment des détails pratiques du texte final de l’Union européenne, ainsi que des réactions des consommateurs. S’il sent des réticences globales teintées de mauvais souvenirs, il n’y aura pas recours.

Mais même s’il n’en fait pas usage lui-même, il s’attend à des retombées financières positives. "Autoriser les protéines animales baisserait la pression sur la demande de soja et sur son prix. Et ça nous soulagerait : ces derniers mois, tout a augmenté, le soja mais aussi les céréales, les minéraux. Alors on est preneurs de tout ce qui peut faire baisser les prix".

D’autant que le prix de vente du cochon, lui, n’a pas augmenté.

"Aujourd’hui on a un prix de revient qui dépasse un 1,30 euro/kg et un prix de vente en dessous d’1,10 euro/kg. Donc c’est assez compliqué !"

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La Fédération wallonne de l’Agriculture s’attend à ce que l’usage de ces protéines animales soit assez peu répandu en Wallonie, qui compte surtout des exploitations "familiales", et davantage en Flandre où il y a plus d’élevages de grande taille, ainsi qu’en Allemagne, en Espagne, en France, au Danemark, ou aux Pays-Bas.

Mais cette baisse de pression sur le soja pourrait donc bénéficier à tout le secteur.

Dans certains cas, le consommateur préfère un NON

Jean-Philippe Ducart travaille depuis 20 ans chez Test Achats, association de consommateurs. Il a été engagé au lendemain de l’interdiction des farines animales par l’Union Européenne. Il se souvient de la commotion de la crise de la vache folle et il estime que la Commission a eu là une mauvaise idée : "La Commission européenne a la mémoire courte, comme d’ailleurs une partie des Etats membres et une certaine forme d’agriculture".

"Les consommateurs ont été choqués par cette crise" poursuit Jean-Philippe Ducart, pour Test Achat. "Et par l’impact sur la santé et le bien-être des animaux, sur la santé et la confiance des consommateurs… Qui veut revivre ça ?"

Jean-Philippe Ducart n’est, lui, pas convaincu que les garde-fous de la proposition de la Commission suffisent à éviter un retour du même.

"Il est vrai que des mesures ont été prises depuis la fin des années '90 pour ne pas retomber dans les travers de ces années-là. Mais on passe ici d’un principe d’interdiction à un principe d’autorisation sous conditions, donc à un 'oui mais'. Or dans certains cas, le consommateur préfère le 'non'. Ou, le cas échéant, un 'non' avec des conditions claires".

Or il estime qu’aujourd’hui, ces conditions sont peu lisibles. "On dit au consommateur : 'ne vous inquiétez pas, il y aura des balises'. Mais il y a déjà eu des balises par le passé et ça n’a pas empêché l’apparition de certaines crises alimentaires notamment parce qu’il y a des fraudes."

Prévoir des contrôles, bien organisés et bien financés, dans les Etats membres, sera incontournable pour reprendre la production et la distribution de farines animales. Mais pour Test Achats, même cadré ainsi, le retour aurait dû être évité.

Jean-Philippe Ducart estime, en outre, que les arguments verts mis en avant par ceux qui portent cette proposition relèvent du "greenwashing". Qu’une réflexion réellement écologique n’amène pas à cette conclusion-là.

"Derrière les arguments écologiques, il y a surtout des arguments économiques. C’est défendre une agriculture intensive qui n’a peut-être plus d’avenir, à laquelle les consommateurs n’aspirent plus nécessairement, on le voit dans nos enquêtes sur l’alimentation durable. C’est défendre une agriculture qui retombe dans ses travers. Proposer des farines animales comme solution 'verte' plutôt que du soja importé… On entre dans les aberrations du système."

Lorsque le texte entrera en vigueur, chaque éleveur fera son choix. Pour certains il sera évident. D’autres prendront leur décision en jaugeant la confiance des consommateurs et les arguments écologiques et économiques avancés.

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