Chronique littérature

Vertige de l’hélice de Vincent Borel, Camille Saint-Saëns dans la symphonie du monde

Camille Saint-Saens

© © Tous droits réservés

02 déc. 2021 à 08:30Temps de lecture3 min
Par Sophie Creuz

Sophie Creuz nous présente "Vertige de l’hélice" de Vincent Borel qui nous dresse le portrait du compositeur Camille Saint-Saëns, dont on commémore cette année le centenaire de son décès.

 

Chronique littérature

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

Centenaire de sa mort oblige, Camille Saint-Saëns revient sous les feux de la rampe. Quoique, "Vertige de l’hélice" de Vincent Borel est pratiquement le seul à évoquer le grand homme, mis à part la parution d’une série de critiques musicales qu’écrivit aussi le compositeur, d’une plume aussi alerte que sa musique et que sa vie.

Curieux destin d’un créateur prolifique, largement honoré de son vivant, auteur de 13 opéras dont on ne joue pratiquement plus que "Samson et Dalila". Et qui est surtout connu pour "Le Carnaval des animaux", un divertissement, que Saint-Saëns ne voulait pas qu’on joue de son vivant et qui est aujourd’hui son œuvre la plus connue.

Ironie du sort. L’ironie, la facétie, mais aussi le tragique sont présents dans ce roman largement biographique de Vincent Borel, lui-même critique musical – longtemps chroniqueur sur France Musique et organiste, comme le fut Camille Saint-Saëns.

Le roman de Vincent Borel commence la veille de la création d’Ascanio. Quatre mois avant la première ; alors que les répétitions vont bon train et qu’il manque encore une partie musicale, on ne trouve plus le compositeur. Camille Saint-Saëns a mis les voiles au propre comme au figuré. Personne ne sait où il se trouve, les journaux enquêtent, les ragots vont bon train et le chef d’orchestre ronge sa baguette. Le compositeur s’est disputé une fois de plus avec le directeur de l’Opéra de Paris et il en a plein le dos. Il frôle le burn-out, comme on ne disait pas en 1889.

Et cette disparition est bien réelle. Saint-Saëns a le bourdon, il se remet mal du décès de sa mère qu’il adorait, morte de la grippe asiatique et il traîne des deuils successifs qui l’ont affecté. Il est fatigué, depuis qu’il est enfant il n’arrête pas, il joue du piano, de l’orgue, il compose, il écrit des articles, bref il a besoin de prendre le large.

Et il part, il s’invente une nouvelle identité, celle de Charles Sanois, négociant en vin. Dans son roman, Vincent Borel le suit sur l’île de Grande Canaries, où il séjourne incognito, mais où sa vanité et son exigence musicale vont le démasquer de manière cocasse.

Agacé par le tempo hésitant et la direction d’orchestre approximative d’un chef local au théâtre municipal, un spectateur battant ostensiblement la mesure sur l’accoudoir de son fauteuil et pestant haut et fort, est prié de sortir. C’est Camille Saint-Saëns.

Vincent Borel, lui, a bien le sens du rythme, et du style, son roman est enlevé, et il s’amuse de l’humeur rebelle, mordante, autant que du goût pour la farce de son modèle dans ce roman très joliment écrit, plein de couleurs et bien dans l’esprit de l’époque, et avec beaucoup d’esprit.

Un roman qui serpente comme les rues de Las Palmas entre les périodes et les tempéraments de cet homme vieillissant mais encore, ou enfin peut-être, très vert.

Parce que Vincent Borel éclaire, en particulier, une part discrète du compositeur, ces voyages qui n’allaient plus cesser aux Canaries mais aussi en Afrique du Nord, pour soigner un reste de tuberculose certes mais aussi probablement pour combler d’autres besoins et appétits qu’il était plus facile de satisfaire loin des projecteurs des échotiers parisiens.

"Amour vient aider ma faiblesse" clame Dalila dans son opéra, et c’est à un épisode de cet ordre auquel ce livre nous ramène, autant qu’à une période où l’art, la musique, la peinture, les sciences, la botanique, les bruits de la vie étaient sources vives de créations. Alors que la mode, les engouements passagers, les détestations et les attentes du public et de la critique, étaient déjà très saisonnières, conformistes, contraignantes pour des artistes et des hommes libres comme le bouillonnant Saint-Saëns, qui, comme l’écrit Vincent Borel, "aspire à baigner dans la symphonie du monde".

Sur le même sujet

L’Assassinat du Duc de Guise, des macabres guerres de religion à un chef-d’œuvre cinématographique et musical

Faut que je vous raconte

Camille Saint-Saëns, compositeur globe-trotter

Voyages

Articles recommandés pour vous