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Victime de deepfake porno, la streameuse QTCinderella remet en lumière le phénomène des cyberviolences

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Le 2 février, la streameuse américaine QTCinderella témoignait du deepfake porno dont elle a été victime. Ce phénomène, qui a émergé en 2017, consiste à truquer une vidéo afin de mettre en scène la victime dans du contenu pornographique. Et touche principalement les femmes.

"C’est à ça que ressemble la douleur. Voilà ce que cela fait de se sentir violée, abusée et de se voir nue contre sa volonté partout sur internet". Dans un direct diffusé le 2 février dernier sur la plateforme Twitch, QTCinderella, une streameuse (une joueuse qui transmet et commente ses parties de jeux vidéo en direct) américaine de 28 ans, revient en larmes sur le deepfake à caractère pornographique dont elle a été victime.

Phénomène qui a émergé en 2017, les deepfake consistent à modifier une vidéo, une photo ou un audio existant grâce à l’intelligence artificielle pour produire un faux. En 2018, un deepfake de Barack Obama réalisé par l’acteur et réalisateur américain Jordan Peele avait commencé à alerter sur l’impact du phénomène. Lors d’un deepfake porno, la vidéo trafiquée est à teneur sexuelle, et vise à nuire à une personne. Dans le cas de la streameuse américaine, le visage d’une actrice de film X a été remplacé par le sien.

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Selon une étude de 2019 réalisée par une société néerlandaise de détection des fraudes, sur plus de 14.600 vidéos deepfake en ligne 96% étaient à caractère pornographique. Et l’intégralité des deepfake porno visait des femmes. En Belgique, "personnellement, je n’ai recensé aucun cas dans ce que je reçois. Mais ça arrivera à un moment donné, même si c’est plus tard et pas dans les mêmes proportions", avertit Manon El’assaidi de l’ASBL Chayn, qui lutte notamment contre les cyberviolences faites aux femmes.

De leur côté, "les streameuses sont bien conscientes de ce qui se passe", commente Ilaria Giglio, fondatrice de Stream’Her une communauté d’entraide et de mise en avant des femmes dans le monde du streaming. Si elle n’a jamais eu connaissance de cas de deepfake à l’encontre de streameuses francophones, en revanche elles sont régulièrement la cible d’autres formes de cyberviolences.

Partage d’expériences

Regroupées sur la plateforme Discord, les streameuses qui le souhaitent peuvent partager leurs expériences. "Il y a beaucoup de témoignages de harcèlement en dehors des directs. Ou bien, il y a encore des personnes qui envoient des images horribles, par exemple d’animaux en train de se faire maltraiter, ou des messages dans le chat pour que les streameuses soient choquées en direct et réagissent", raconte Ilaria Giglio. Elle-même se souvient de "viewers (des spectateurs, ndlr) qui essaient d’aller trop loin et qui me demandent ce que je porte en dessous de mon t-shirt. Ou d’autres questions déstabilisantes de ce type pendant le live", confie-t-elle.

Les femmes sont harcelées par des personnes qui le font aussi en dehors des réseaux sociaux

En octobre dernier, plusieurs streameuses avaient dénoncé les deepfake, harcèlements et autres formes de cyberviolences, dont l’envoi de dick pick (photos de pénis). À ce sujet, selon une étude commandée par la Secrétaire d’État à l’Égalité des genres Sarah Schiltz, une jeune fille sur deux âgée de 15 à 25 ans en a déjà reçu une.

Conséquences

La streameuse Shironamie avait quant à elle publié en direct des menaces reçues par un inconnu qui était parvenu à obtenir son numéro en se faisant passer pour un livreur. Les victimes de cyberviolence évoquent souvent cette "double peine", raconte Manon El’assaidi. "Majoritairement, les femmes sont harcelées par des personnes qui le font aussi en dehors des réseaux sociaux", explique-t-elle.

Les conséquences psychologiques sur les victimes de cyberviolences sont "dures, comme toute violence. Dans le cas des deepfake, une partie de l’intimité est touchée publiquement. Tout le monde peut le voir, ça peut aller loin", continue-t-elle.

"Les femmes se sentent généralement seules et démunies"

Comment lutter contre le phénomène des deepfake ? "C’est toute la question ! Approfondir la technologie d’une vidéo est de plus en plus facile. En revanche, apprendre à un algorithme à détecter la transformation d’une image ça prend du temps. Facebook et Adobe travaillent déjà dessus. Les solutions prennent plus de temps à être développée et il faut financer une recherche", plaide Manon El’assaidi.

À cela, s’ajoute souvent l’incompréhension des phénomènes de cyberviolences de la part des victimes elles-mêmes, de l’entourage et des institutions. "Ici, on parle de streameuses et de Twitch mais je donne encore des cours à des femmes qui ne comprennent pas bien Facebook et qui sont harcelées sur Messenger. Les femmes se sentent généralement seules et démunies. Elles ne savent pas quoi faire, si elles doivent répondre ou non. Il n’y a pas toujours de lieu pour répondre à ces questions", souligne Manon El’assaidi.

Elle se souvient d’ailleurs d’une victime à qui la police avait demandé pourquoi elle était sur les réseaux sociaux. "C’est un peu comme si on lui avait dit : pourquoi tu portes une mini-jupe ?", réagit-elle. De son côté, Ilaria Giglio parle de quelques streameuses qui ont déjà porté plainte "mais c’est toujours compliqué car comme pour le harcèlement en général ce n’est pas encore toujours écouté".

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Ainsi, certaines streameuses du collectif ont parfois exprimé une certaine démotivation. "Quand ça se passe, on s’entraide, on essaie de trouver des solutions. Je ne pense pas qu’une streameuse ait déjà arrêté pour ces raisons", assure toutefois Ilaria Giglio.

Selon une enquête à l’échelle mondiale du Plan International de 2020, plus d’une fille interrogée sur deux a été victime de harcèlement ou d’abus en ligne au moins une fois dans sa vie. Et "une fille sur cinq a quitté ou réduit considérablement son utilisation d’une plateforme de réseaux sociaux après avoir été harcelée". L’objectif des auteurs de cyberviolence étant justement "que les femmes quittent l’espace public", dont les réseaux sociaux et internet, explique Manon El’assaidi.

Les solutions prennent plus de temps à être développée et il faut financer une recherche

En Belgique, le nouveau Code pénal devrait davantage protéger les victimes de harcèlement notamment en ligne. Désormais, il suffira d’un seul message, d’un seul acte pour parler de harcèlement.

Manon El’assaidi parle également de protocoles qui peuvent être mis en place lorsqu’on est victime de cyberviolences. Le premier conseil étant de ne pas rester seul.e. Le collectif Stream’Her a justement été créé dans cet esprit "pour mettre en avant les streameuses mais aussi pour leur offrir un espace safe où on peut s’entraider, poser ses questions techniques ou plus délicates notamment liées aux violences", raconte Ilaria Giglio.

Enfin, il existe d’autres ressources comme Child Focus (numéro d’urgence gratuit : 116 000), si la victime est mineure ; la ligne gratuite de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes en cas de revenge porn (numéro d’urgence : 0800/12 800) ; ou encore le numéro d’écoute en cas de violences conjugales (0800/30 030).

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