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Victimes civiles en Ukraine : 250 ou 2000 ? La guerre des chiffres

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03 mars 2022 à 10:54 - mise à jour 03 mars 2022 à 15:53Temps de lecture5 min
Par Marianne Klaric avec agences

Combien y a-t-il de victimes civiles et militaires depuis le début de l’invasion russe en Ukraine, le 24 février 2022 ? Si l’on en croit les chiffres avancés par les autorités ukrainiennes, il y aurait déjà plus de 2000 civils tués lors des frappes et des attaques au sol menées par les forces russes. Des chiffres largement diffusés sur la twittosphère, ainsi que des informations faisant état de civils abattus, des informations non vérifiées, à prendre avec beaucoup de précautions. 

 

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Faut-il croire tout ce qui circule?  Et que conclure après avoir vu les images des civils ukrainiens avançant à main nues sur les chars russes, sans que jusqu'à présent, les soldats de Poutine ne réagissent autrement que par des tirs de sommation. Une chose est certaine, au huitième jour de la guerre,  les informations que nous recevons ne sont que partielles. 

Les chiffres de l'ONU

Les chiffres certifiés du comité des droits de l’homme des Nations Unies font état ce jeudi de 249 civils tués et de 553 blessés (données arrêtées au 2 mars à minuit). Selon l'ONU, la plupart des victimes civiles ont été touchées par des armes explosives capable de toucher de vastes zones, comme de l'artillerie lourde, des lance-roquettes multiples, des missiles et des frappes aériennes. Quel décompte reflète la réalité ? " C’est impossible de savoir combien il y a de victimes exactement, explique Nicolas Gosset, chercheur à l’Institut Royal Supérieur de Défense, pour le moment, il n’y a pas d’observateurs internationaux sur place. Même la Croix Rouge est difficilement active sur le terrain. Il faut attendre que la proposition de l’Assemblée générale de l’ONU, à savoir, l’établissement de couloirs verts humanitaires soit appliquée, mais il n’est pas du tout certain que cela va aboutir ".

Mais de l’aveu même du bureau des droits de l’homme des Nations-Unies, le bilan véritable serait " considérablement " plus important, citant les délais pour faire remonter les informations depuis les zones où les combats sont les plus intenses.

" En Afghanistan, précise Nicolas Gosset, il y avait un rapport mensuel de la mission des Nations Unies sur place. Ici, rien de tout cela, on est obligé de communiquer les différents chiffres ".

Soldats russes tués : 500 ou 7000? 

Le doute est permis aussi en ce qui concerne le nombre de soldats tués et blessés au combat. " Il y a une dimension patriotique, dans la communication sur la guerre du côté ukrainien comme du côté russe, ajoute Nicolas Gosset, Pour la première fois, ce mercredi 2 mars, le ministère de la défense russe a donné deux chiffres, à savoir 498 militaires morts et 1597 blessés. Encore une fois, c’est impossible à vérifier. Cela me semble néanmoins sous-estimé étant donné la violence des combats dans le sud de l’Ukraine. 

Les Ukrainiens font pour leur part jusqu'ici état de plus de 5000 soldats russes tués sur les différents fronts. Contactée par nos soins, la porte-parole de l'ambassade d'Ukraine à Bruxelles avance le chiffre de 7800 soldats russes tués, selon dit-elle, le ministère ukrainien de la Défense. 

Une guerre psychologique

La guerre est bien évidemment aussi psychologique. Depuis le début de l’offensive russe, les autorités ukrainiennes l’ont bien compris. Sur les réseaux sociaux, les informations diffusées rapportent les désertions, la faible préparation des hommes envoyés par la Russie en Ukraine, leur manque de nourriture. 

Partagée des milliers de fois, cette vidéo d’un soldat russe, qui s’étant rendu, reçoit à boire et à manger des mains des civils ukrainiens et pleure alors qu'on l'autorise à appeler sa mère. 

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Faisant partie de la stratégie globale de l’armée ukrainienne, cet appel, du ministère de la Défense ukrainien, aux mères de soldats russes capturés, à venir les chercher sur le terrain, pour les ramener en Russie. Les femmes sont invitées à se rendre en Pologne puis à entrer en Ukraine. " Vous allez être accueillies et raccompagnées à Kiev où votre fils vous sera rendu […] A la différence des fascistes de Poutine, nous les Ukrainiens, ne faisons pas la guerre contre les mères et leurs enfants capturés ", ajoute le communiqué du ministère, faisant allusion aux mères de soldats russes mobilisées pour faire revenir leurs fils de Tchétchénie, pendant les guerres des années 1990 et 2000.

" Tout cela fait partie de la propagande de guerre classique, explique Nina Bachkatov, spécialiste de la Russie, cela se passe comme ça dans toutes les guerres. Les Ukrainiens ont intérêt à gonfler les chiffres des pertes ennemies, tandis que les Russes donnent sans doute des décomptes inférieurs, pour communiquer en leur faveur sur ces "opérations militaires en Ukraine". Cela dit, 500 homme tués au combat en une semaine, c'est énorme". 

Des morts par centaines, aussi du côté russe

Et il faut s’attendre au pire, comme le souligne aujourd’hui le ministre des Affaires étrangères français Jean-Yves Le Drian : " Rappelez-vous Alep, Grozny, a-t-il dit, faisant référence à ces deux villes de Syrie et de Tchétchénie, anéanties par les bombes russes ces dernières années. La guerre fait des centaines de morts, aussi du côté russe ". Son homologue russe Antony Blinken qualifie " d’ahurissant " le bilan humain de l’invasion russe, dans laquelle les cibles visées " ne sont pas des cibles militaires ".

Une enquête de la CPI pour crimes de guerre ?

Signe de la grande inquiétude la communauté internationale quant au sort réservé aux populations civiles, à l’initiative du Royaume-Uni, la Belgique ainsi qu’un certain nombre d’autres pays vont demander au procureur de la Cour pénale internationale de La Haye d’ouvrir une enquête sur les présumés crimes de guerre et crimes contre l’humanité qui auraient été commis en Ukraine depuis 2013. Le procureur de la CPI a déjà chargé son équipe d’explorer toutes les possibilités pour préserver les éléments de preuve.

Amnesty International et Human Rights Watch dénoncent depuis quelques jours l’utilisation de bombes à sous-munitions, interdites par la convention d’Oslo depuis 2010, dans les zones civiles et évoquent, photos à l’appui, des crimes de guerre.

Le pire est à venir

Selon les analyses des experts, il est quasiment certain que les Russes vont assiéger la capitale Kiev, et dans ce cas, le nombre de victimes civiles et militaires sera très élevé. Cette crainte est partagée par le Pentagone qui redoute une multiplication des victimes civiles en Ukraine. " Nous anticipons un usage accru de l’artillerie quand ils s’approcheront des centres urbains et quand ils tenteront de les encercler, a indiqué un haut responsable sous couvert de l’anonymat. C’est typique d’un siège. Quand on veut encercler un centre urbain et le soumettre, le forcer à capituler, l’artillerie devient une arme très utile, ajoutant : Ce qui nous inquiète, c’est qu’en devenant plus agressifs, ils deviennent moins précis et moins sélectifs dans leurs frappes ".

Preuve, s'il en faut vraiment,  de la grande peur des familles ukrainiennes face aux bombardements et à l’avancée des forces russes, un million de personnes ont déjà fui le pays depuis le début de l’offensive, selon le Haut-commissaire des Nations-Unies pour les réfugiés.

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