Belgique

Vie et mort de Doel 3 : un destin microfissuré par des flocons d’hydrogène

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23 sept. 2022 à 13:24 - mise à jour 24 sept. 2022 à 10:59Temps de lecture4 min
Par Lucie Dendooven

Doel 3 : Demain c est le début de la fin

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Ce 23 septembre, est une date charnière dans l’histoire du nucléaire en Belgique. Pour la première fois, un réacteur nucléaire, Doel 3 s’arrêtera de fonctionner définitivement. Conformément à la loi de sortie du nucléaire votée en 2003, il s’éteint après 40 ans de service. L’histoire de Doel 3 est indissociablement liée à la découverte de microfissures dans l’acier de sa cuve en 2012. Il n’empêche, des examens minutieux et l’avis d’une commission internationale d’experts, ont permis d’attester qu’il pouvait continuer à fonctionner. Ce qu’il a fait depuis fin 2015 jusqu’à aujourd’hui pendant plus de 80% du temps, ce qui constitue une assez bonne productivité pour un réacteur dont la cuve du réacteur est dite ‘fragilisée’.

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Années 70-80 : les années d’autonomie énergétique

La centrale nucléaire de Doel se situe en bord d’Escaut, à quinze kilomètres d’Anvers. De la rive sablonneuse des années 60 où s’est érigée la centrale, il ne reste plus grand-chose si ce n’est un sol sablonneux et quelques dunes par endroits. Le site est définitivement marqué par 50 ans d’histoire nucléaire. Dès la fin des années 60, les premiers engins de terrassement surélèvent 80 hectares de polders. Des digues sont élevées jusqu’à un mètre au-dessus du niveau de la mer. A l’emplacement des quatre réacteurs nucléaires, des centaines de piliers en sous-sol assurent la stabilité. Pour Doel 3, l’histoire commence véritablement avec l’arrivée de la cuve en acier du réacteur, le 19 septembre 1978. La cuve pèse 300 tonnes sans son couvercle et mesure quatre mètres de diamètres. A l’époque, les transporteurs ont bien du mal à l’acheminer jusqu’à destination. Qu’importe : la Belgique veut à tout prix accroître son autonomie énergétique. Willy De Roovere était présent à l’inauguration de la centrale. Il en a également été le directeur de site pendant plusieurs années avant de prendre la direction de l’AFCN, l’agence fédérale de contrôle nucléaire. Il se souvient très bien de l’esprit pionnier de l’époque : " Nous avions besoin d’autre chose que le charbon ou le pétrole. C’était une évolution normale. Une énergie qu’on ne produit pas soi-même, c’est dangereux. Chaque pays pense d’abord à son affaire à soi et ne va pas fournir de l’énergie qui n’est pas suffisamment disponible chez lui. C’était la situation dans les années 70-80. La Belgique produisait son énergie. De temps en temps, nous avions besoin d’un appoint ou au contraire, on vendait éventuellement de l’énergie à un pays voisin mais ce c’était qu’à la marge. Certains, à l’époque, ont même imaginé du nucléaire à 100% pour la Belgique."

Des milliers de microfissures découvertes dans l’acier de la cuve du réacteur

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En 1982, le réacteur Doel 3 commence à produire de l’électricité. Pendant 30 ans il fonctionne avec la régularité d’une horloge suisse. 900 MW produits 21h/24h jusqu’à l’été 2012.

 

Lors d’un contrôle de routine à l’aide d’une nouvelle technique de capteurs ultrason, Electrabel découvre plusieurs milliers de microfissures dans l’acier des cuves de Doel 3 et Tihange 2. Devenu entretemps Directeur de l’AFCN, Willy De Roovere, décide l’arrêt des deux réacteurs concernés par ces défauts qui s’avéreront des défauts de construction. Il nous explique : " C’était dans le matériau de base des petites bulles d’hydrogène qui se sont aplaties lors de la fabrication des cuves. "

Fabriquées dans la même usine hollandaise, l’acier de Doel 3 et Tihange 2 présentent le même défaut. Les deux réacteurs redémarrent ensuite quelques mois, mais en mars 2014, ils sont à nouveau arrêtés car les experts détectent cette fois une fragilité de l’acier. Si on injectait de l’eau dans les réacteurs pour les refroidir, les microfissures pourraient s’élargir et la cuve se casserait comme du verre. Céline Faidherbe, la porte-parole de l’AFCN tient devant les micros de la RTBF, à l’époque, des propos alarmistes : " Si les fissures se propagent, l’eau n’est plus contenue et alors là, on peut avoir un gros problème "

Une commission d’expert estime la durabilité de la cuve du réacteur de Doel 3 à 46 ans.

Pendant presque deux ans, une batterie de tests est réalisée au centre de Mol sur un acier similaire aux cuves. Au final, une commission d’experts internationaux estime que Doel 3 et Tihange 2 peuvent redémarrer fin 2015. Thomas Pardoen, Professeur en Polytechnique à l’UCLouvain faisait partie de cette commission. Il nous explique les coulisses de ces études : " Les experts qui ont travaillé sur ce dossier ont analysé une quantité de données fournies par l’exploitant Engie-Electrabel. Celui-ci a fait une analyse de sûreté qui a démontré que ces défauts présents dans l’acier des cuves étaient suffisamment petits et bien orientés que pour ne présenter aucun risque. Dans le monde du nucléaire, la sécurité prime. A chaque fois que des mesures étaient réalisées, nous prenions des critères conservatifs, c’est-à-dire toujours dans le sens de ne pas prendre de risque. Les facteurs de risque calculés ont donc, à chaque fois été amplifiés. En analysant les plus grands flocons, on a imaginé les circonstances d’un accident. L’exploitant a démontré que nous étions loin de ce risque. Quand nous avons analysé les résultats, nous nous sommes rendu compte que les cuves de Doel 3 et Tihange 2 pouvaient continuer à fonctionner normalement au-delà de leurs 40 ans de service. Nous avons calculé qu’elles pouvaient même tenir 46 ans ! "

 

Pour arriver à cette date très précise, les experts se basent notamment sur l’usure de petits morceaux d’acier retirés à la construction et puis placés au milieu de la cuve pour servir de témoins. Placés plus centralement, ils subissent donc plus d’irradiations et ont donc une obsolescence plus rapide objectivable.

Une mort programmée

Mais depuis 2015, aucune anomalie constatée, les défauts semblent stabilisés comme l’observe Luc Pauwels, journaliste à la VRT qui a suivi de près cette affaire : " Après 2015, lors de chaque arrêt, on a étudié les flocons d’hydrogène présents dans l’acier de la cuve pour vérifier s’ils évoluaient. Apparemment, on n’a jamais trouvé d’évolution. On estime que les réacteurs belges sont donc bien contrôlés actuellement. "

 

Cependant, conformément à la loi de sortie du nucléaire votée en 2003, Doel 3 ferme après 40 ans de service. Pas de prolongation de 10 ans pour ce réacteur comme à Doel 1,2 et 4. La fragilisation de son acier y est, sans doute, pour quelque chose.

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