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Et Dieu dans tout ça?

Vincent Delecroix : "Nous n’envisageons l’enfance qu’au passé, comme ce qui est perdu"

"Le plus probable est que l’enfance n’a pas de fin. Les 'âges' ne se succèdent pas, ils s’accumulent. L’âge adulte n’abolit pas l’enfance mais en masque partiellement l’interminable développement autonome. Car la vérité de l’enfance, c’est qu’elle est interminable." C’est ce qu’écrit le philosophe Vincent Delecroix. Père de jumeaux, il a patiemment observé ses enfants. Qu’en tire-t-il comme enseignements ? Qu’est-ce que la philosophie dit et fait de l’enfance ?

Son livre a pour titre Leur enfance (ED Payot&Rivages).
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Je regarde mes enfants. Ils ont quatre ans, ils ont cinq ans, ils ont six ans. Je regarde leur enfance : ce n’est pas la mienne que je cherche à retrouver et je ne cherche pas à me réenchanter à leur contact. Je voudrais comprendre ce qu’ils vivent : c’est de leur enfance, telle qu’elle se développe sous mes yeux, que je parle, même s’il m’arrive inévitablement d’utiliser ces beaux instruments d’optique que sont la mémoire et la nostalgie.

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Eloigner ses propres souvenirs

La démarche de Vincent Delecroix est d’observer l’enfance de ses enfants, et pas de renouer avec son enfance. Mais ce n’est pas simple, car "le narcissisme des adultes ne cesse de rôder."

Le principe était d’éloigner le plus possible ses propres souvenirs pour ne pas écraser l’interprétation de leurs expériences actuelles, pour ne pas projeter des choses. Et aussi d’éviter de regarder l’enfance comme quelque chose qui doit devenir autre chose, un état qui doit être dépassé, un état purement transitoire, caractérisé essentiellement par la nécessité d’acquérir des savoirs, des compétences, une expérience, explique-t-il.

L’enfance a quelque chose d’éternel. "Et si j’avais d’une certaine manière 'écrasé' leur enfance par mes propres souvenirs, je les écrasais, par définition, par le passé, et c’est très naturel, parce que nous, nous n’envisageons l’enfance, par définition, qu’au passé, comme ce qui est perdu, ou à moitié perdu. Et ce n’est pas faux bien sûr."

La vérité de l’enfance, c’est qu’elle est interminable

Nous avons une vision rétrospective de l’enfance et les enfants eux-mêmes ne vivent pas leur enfance, la notion d’enfance n’a pas beaucoup de sens pour eux, explique Vincent Delecroix. Ils ne désignent pas un temps ou une époque, ils désignent, sous une forme quasi juridique, un espace dans lequel on a le droit de faire ceci et pas le droit de faire cela : des limites à la puissance, avec des choses interdites et des choses permises. Ils désignent bien une espèce de pays de l’enfance, mais qui ne tient pas du tout à la qualité du temps. Ils vivent dans un présent effectivement interminable, un devenir qui n’est pas déterminé comme une époque en passe d’être révolue.

"La conviction qui est la mienne est que cette temporalité est interminable. On est des enfants par intermittence en tous les cas, et pas simplement lorsque nous nous replongeons dans des souvenirs d’enfance, mais parce que nous vivons certaines expériences comme des enfants, en étant enfants, dans l’état d’enfance."

Les exemples les plus évidents sont les expériences intenses de joie et de peine : la douleur intense, la joie excessive, où littéralement nous redevenons des enfants, avec un besoin d’être consolé, avec l’incompréhension radicale du monde, ou avec des expériences extatiques ou des absences au monde.

Il nous est difficile, à l’âge adulte, de regarder l’enfance sans nostalgie. C’est toujours un vecteur, sinon de mélancolie, du moins de plaisir doux-amer. C’est fascinant, justement, cette nouveauté, ce développement, cette plasticité que nous avons perdue : nous ne sommes plus nouveaux, c’est ce qui caractérise l’âge adulte, c’est tout ce qui, en nous, n’est plus nouveau.

Que peut-on encore promettre à nos enfants ?

Vincent Delecroix conteste le fait que l’enfance soit l’âge des promesses, parce que cela écrase sous une contrainte, sous une anticipation de ce qu’ils peuvent devenir, de ce qu’ils doivent devenir.

"J’ai horreur de cette idée que les enfants sont prometteurs. En quoi ils devraient s’engager sur ce qu’ils vont être ? En revanche, nous les adultes, nous avons réellement une nécessité à nous engager, ici et maintenant."

L’acquisition du langage

Vincent Delecroix conteste la formule philosophique qui dit que l’homme est un animal doté de langage. On fait une montagne, à juste titre, de l’acquisition du langage, affirme-t-il. Mais cela renvoie à l’hypothèse que ce qui est important, ce n’est pas l’acquisition du langage, mais l’acquisition de la parole. Les enfants qui ne parlent pas ont bien sûr un langage, comme les animaux ont un langage. Ils remplissent, avant la parole, un système de communication qui est très efficace.

Mais ce qui marque un dépassement c’est quand ils passent de ce système codé efficace à la parole. Et à chaque fois c’est un événement. Mais ce n’est pas eux qui l’inventent, ça ne vient pas d’une poussée intérieure, c’est le langage qui s’empare d’eux. Et c’est ça qui est frappant, c’est que le langage vient à eux, il ne vient pas d’eux. Et la manière dont les enfants le reçoivent et manipulent, c’est ça qui produit de la parole.

Ecoutez ici la suite de l’entretien

Et dieu dans tout ça ?

L’interminable enfance avec Vincent Delecroix

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