Climat

Vitale pour la planète, la forêt boréale aussi est en danger

Vitale pour la planète, la forêt boréale aussi est en danger.

© Chase Dekker Wild-Life Images

19 nov. 2022 à 18:00Temps de lecture5 min
Par RTBF avec AFP

Elle brûle, elle tangue, elle est dévorée par les insectes. Et elle remonte vers le nord. Vitale pour l'avenir de la planète, la forêt boréale, cet immense anneau de verdure qui encercle l'Arctique, est en danger, menacée comme la forêt amazonienne par le réchauffement climatique.

Déployée sur le Canada, la Scandinavie, la Russie et l'Alaska, celle que l'on appelle aussi taïga est fragilisée par les incendies qui se multiplient, la fonte du permafrost, les épidémies d'insectes rendues plus virulentes par des températures plus douces. Et les experts sont formels : sa partie septentrionale gagne sur la toundra tandis qu'au sud, elle est grignotée par les prairies.

Elle stocke deux fois plus de carbone que les forêts tropicales

Cette forêt (dont le nom vient de Borée, le titan de la mythologie grecque qui personnifie le vent du nord ) couvre 10% des terres émergées et a une influence déterminante sur les océans du nord du globe et sur le climat mondial.

Avec ses 1,2 milliard d'hectares, la plus vaste étendue sauvage au monde (presque un tiers de toutes les zones boisées) freine le réchauffement en absorbant une part importante du dioxyde de carbone rejeté dans l'atmosphère.

Au total, elle stocke deux fois plus de carbone que l'ensemble des forêts tropicales. Elle emmagasine également un étonnant volume d'eau douce.

Depuis toujours la forêt boréale, où l'intrusion de l'homme est limitée par des conditions extrêmes, subit des perturbations naturelles. Mais les scientifiques s'inquiètent aujourd'hui de les voir se produire plus souvent, voire de devenir la nouvelle norme.

Vitale pour la planète, la forêt boréale aussi est en danger.
Vitale pour la planète, la forêt boréale aussi est en danger. © jared lloyd

Les méga-feux se multiplient

Les troncs morts s'élancent vers le ciel. Ils se dressent comme des fantômes, créant d'immenses taches blanches dans le vert intense de la forêt. A leurs pieds, de petits arbustes et des herbes sont le symbole de la lutte de la nature pour reprendre ses droits.

En pleine forêt boréale, la région de Fort McMurray en Alberta dans l'ouest du Canada, connue pour être le plus grand complexe industriel de sables bitumineux du monde, porte encore les stigmates du gigantesque incendie de mai 2016. Un mur de flammes, des nuages de fumée, une visibilité réduite sur des kilomètres.

Au milieu, près de 90.000 habitants qui tentent de fuir dans le chaos par l'unique route d'accès.

Cet incendie reste la plus grosse catastrophe de l'histoire du Canada avec plus de 2.500 bâtiments détruits et un coût de près de 10 milliards de dollars canadiens (7,30 milliards d'euros).

Un traumatisme dans le pays qui a vu, pour la première fois, ses habitants être directement percutés par les conséquences du réchauffement climatique sur la forêt boréale. Aujourd'hui, ces méga-feux se multiplient en Alaska, au Canada ou en Sibérie. Ils sont l'un des plus grands dangers pour la forêt du nord.

Le réchauffement plus intense que partout ailleurs

Tout un paradoxe car les feux font partie intégrante de son histoire. Au même titre que le soleil ou la pluie, ils sont essentiels à son évolution. Notamment parce qu'ils libèrent de précieux éléments nutritifs présents dans le parterre forestier et créent des percées de lumière dans la canopée qui stimulent la croissance de nouveaux arbres.

En forêt boréale, ce sont les feux de cime qui dominent, plus intenses et difficiles à combattre que les feux de surface. Les feux de tourbière peuvent résister tout l'hiver sous la neige, produisant d'importantes quantités de fumée et d'émissions de monoxyde de carbone.

Résistantes au grand froid, toutes les plantes se sont adaptées au feu, comme les peupliers tremble qui brûlent vite mais repoussent facilement grâce aux rejets souterrains. Certaines en sont même dépendantes, tels le pin gris ou l'épinette noire, dont les cônes s'ouvrent et libèrent des graines au passage des flammes.

Mais les données recueillies au cours des dernières décennies indiquent que la fréquence des feux et leur intensité ont atteint un niveau anormal.

Vitale pour la planète, la forêt boréale aussi est en danger.
Vitale pour la planète, la forêt boréale aussi est en danger. © Posnov

Asséchée au sud, elle absorbe la toundra au nord

Pendant un moment, ils penchent : on les appelle les "arbres ivres". Puis le sol finit de se dérober sous leurs racines. Alors, ils finissent par tomber. Les experts appellent ce phénomène des hautes latitudes le "thermokarst".

Ces affaissements de terrain qui provoquent de profondes dépressions avant de faire basculer les arbres sont dus à la déstabilisation du permafrost (ce sous-sol qui reste gelé en permanence deux ans consécutifs) sur lequel repose une partie de la forêt boréale.

"Avec le dégel du permafrost, vous avez le potentiel pour de grands changements", s'inquiète Diana Stralberg, chercheuse à Edmonton dans l'ouest canadien pour le ministère des Ressources naturelles.

"Ces zones sont soudain inondées et perdent des forêts pour devenir des tourbières ou des lacs", explique-t-elle.

Tandis que dans le sol en dégel, les bactéries décomposent la biomasse stockée pendant des milliers d'années, entraînant des émissions de dioxyde de carbone et de méthane, gaz à effet de serre, qui à leur tour accélèrent le réchauffement climatique.

Ailleurs, dans le nord de la forêt boréale, les arbres colonisent la toundra, où ils trouvent dorénavant des conditions plus propices à leur développement.

Récemment, des scientifiques ont découvert que des épicéas blancs s'étaient déplacés vers le nord de l'Alaska dans une région de la toundra arctique qui n'avait pas connu de tels arbres depuis des millénaires. Ils avanceraient à un rythme de quatre kilomètres en une décennie.

En parallèle, au sud, la forêt boréale s'assèche rapidement pour se transformer en hautes herbes et en arbustes.

Les épidémies d'insectes la grignotent lentement

C'est un paysage surprenant : au milieu d'une colline peuplée d'arbres bien verts et bien vivants, un carré constitué de squelettes d'arbres, dépouillés de leurs branches horizontales mais dont le tronc reste dressé vers le ciel.

Plusieurs phénomènes semblent entrer en action pour expliquer la multiplication des épidémies d'insectes, que l'on retrouve aussi en Scandinavie : les arbres déjà "stressés" par le manque d'eau sont moins résistants et les insectes profitent d'hivers moins froids ou d'étés plus longs.

Des centaines de milliers d'hectares de forêts sont également grignotés par la tordeuse des bourgeons de l'épinette, un insecte qui s'attaque principalement aux sapins au Canada. "Avec le réchauffement global, la tordeuse a maintenant accès à des territoires où elle n'était pas ou très peu présente dans le passé", explique le chercheur Louis De Grandpré qui étudie la forêt depuis 30 ans.

L'essentiel est maintenant de mesurer sur le long terme les effets de ces épidémies "parce que l'on est vraiment dans l'inconnu sur le devenir de ces forêts-là", glisse le scientifique.

Vitale pour la planète, la forêt boréale aussi est en danger.
Vitale pour la planète, la forêt boréale aussi est en danger. © Anton Petrus

"Il est encore possible de réduire les dégâts"

"Il y a une limite à ce que les arbres peuvent encaisser", prévient David Paré. A ce stade, la question de savoir si la forêt boréale peut atteindre un "point de basculement", seuil climatique au-delà duquel la libération de CO2 et de méthane est inéluctable et le changement de l'écosystème irréversible, demeure une interrogation dans les milieux scientifiques.

Il reste, pour les experts, l'espoir de la "résilience" de cet écosystème, qui a déjà su s'adapter.

Contrairement à l'Amazonie, dans cette forêt du froid aux conditions inhospitalières, l'action directe de l'homme (comme la déforestation ou l'exploitation des sables bitumineux) est moins en cause que les "perturbations naturelles" dues au réchauffement climatique.

La solution, pour qu'elle continue de jouer son rôle essentiel pour la santé de la planète, ne peut être que globale, soulignent les experts. Il faut, dit Yan Boulanger, garder "foi dans la génération qui suit".

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