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Vladimir Poutine a tenu sa conférence de presse annuelle : "Il adopte une stratégie de tension qui n’est pas nécessairement corrélée à l’imminence d’une offensive"

Le président russe Vladimir Poutine lors d'une conférence annuelle, le 23 décembre 2021.
23 déc. 2021 à 19:33 - mise à jour 24 déc. 2021 à 06:12Temps de lecture5 min
Par Ghizlane Kounda

Tensions autour de l’Ukraine, répressions de l'opposition, inflation, gestion de la pandémie du Covid-19... Ce sont les principaux sujets "chauds" sur lesquels Vladimir Poutine a été interrogé ce jeudi pendant près de quatre heures, lors de sa Conférence de presse annuelle.

Journalistes et observateurs avaient encore à l’esprit les discours toujours plus véhéments ces derniers jours du président russe, Vladimir Poutine, à l’égard de Washington et des européens. Changement de ton : "Pour l’heure nous voyons une réaction positive. Nos partenaires américains nous disent qu’ils sont prêts à commencer cette discussion, ces négociations, dès le début de l’année à Genève", a déclaré le chef du Kremlin.

Le président russe faisait référence à l’annonce de discussions à venir entre Washington et Moscou à propos d’une demande russe de garantir le non-élargissement de l’Otan aux pays frontaliers, notamment l’Ukraine. Vladimir Poutine réclame aussi l'arrêt du soutien militaire de l'Otan et de Washington à l'Ukraine et la fin de toute activité militaire occidentale à proximité de la Russie. Et cela, sans proposer de contreparties.

Une demande légitime de Moscou ? "Inadmissibles" pour de nombreuses voix occidentales qui craignent de lourdes conséquences pour l'architecture sécuritaire européenne.

Difficulté à décoloniser le regard sur cet espace post-soviétique

"Tout Etat a une légitimité à défendre sa sécurité", analyse Aude Merlin, chargée de cours en science politique à l'Université libre de Bruxelles (ULB). "Mais là, on a une inversion du vocabulaire et une inversion des réalités. Vladimir Poutine et plus généralement les autorités russes, arguent d’une situation de vulnérabilité de la Russie par rapport à l’Otan".

"En réalité, c’est la souveraineté de l’Ukraine qui est déjà entamée, en ayant perdu la Crimée en 2014 et en subissant les velléités indépendantistes dans le Donbass", note encore Aude Merlin. "Il y a donc une difficulté en Russie, dans le chef des autorités et des élites russes, à décoloniser le regard sur cet espace post-soviétique. Pour Vladimir Poutine, russes et ukrainiens seraient un même peuple, il n’y a pas d’Etat Ukrainien indépendant. Et il a beaucoup de mal à reconnaitre que ce pays puisse choisir librement ses alliances sécuritaires".

La Russie a présenté deux projets de traités pour bannir tout élargissement de l'Alliance atlantique, notamment à l'Ukraine, et mettre fin aux activités militaires occidentales à proximité des frontières russes. Selon Moscou, il s'agit du seul moyen de juguler l'escalade des tensions. "Il ne doit y avoir aucune avancée de l'Otan vers l'Est, la balle est dans leur camp", a-t-il déclaré.

Et d’ajouter, "J'espère que la première réaction positive (des Etats-Unis), avec l'annonce du début des négociations (à Genève) en janvier, va nous permettre d'aller de l'avant".

Le président russe Vladimir Poutine tient sa conférence de presse annuelle à la salle d'exposition Manezh, à Moscou, le 23 décembre 2021. NATALIA KOLESNIKOVA / AFP
Le président russe Vladimir Poutine tient sa conférence de presse annuelle à la salle d'exposition Manezh, à Moscou, le 23 décembre 2021. NATALIA KOLESNIKOVA / AFP © Tous droits réservés

Stratégie de la tension

Journalistes et diplomates attendaient une clarification sur les intentions militaires du chef du Kremlin, des précisions quant aux "mesures militaires et techniques" qu'il a juré d'adopter, si ses revendications n'étaient pas acceptées par la Maison Blanche et l'Otan.

D’après les renseignements ukrainiens, la Russie a déployé plus de 110.000 militaires "pour aider les séparatistes pro-russes de l’Est de l’Ukraine, dans le Donbass". Là où se poursuit un conflit armé entre les forces ukrainiennes et les séparatistes pro-russes, depuis l'annexion de la Crimée par la Russie en 2014. Washington affirme avoir des "preuves" que Moscou prépare une invasion militaire prochainement, en Ukraine. 

Qu’en est-il ?

"Objectivement, ce ne serait pas bénéfique sur le plan politique et économique pour la Russie de s’engager dans une nouvelle guerre", observe Aude Merlin. "Les études montrent que l’opinion publique russe n’y est pas favorable. En revanche, il y a une récurrence de pratiques de sécurité et militaires russes, utilisée comme un moyen de destabilisation".

"Nous voulons des garanties maintenant, pas dans dix ans", a affirmé Vladimir Poutine en réponse à une question sur l’éventualité d’une guerre.

"Les offensives de Vladimir Poutine comme l’annexion de la Crimée en 2014, sont arrivées par surprise", analyse encore Aude Merlin. "Là, c’est une démarche inverse qui consiste à jouer la survisibilité. C’est une stratégie de la tension, avec une volonté de mettre la barre très haut pour ensuite négocier en position de force. Mais encore une fois, une stratégie qui n’est pas nécessairement corrélée à l’imminence d’une offensive".

Il y a une dimension construite de la menace

Les discussions entre Washington et Moscou devraient débuter en janvier, sous l’égide de Iouri Ouchakov, conseiller du président russe, et Jake Sullivan, conseiller à la sécurité nationale des Etats-Unis. Moscou n’a pas exclu des "contacts" parallèles avec les Européens, de manière directe ou dans le cadre de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE).

Pressé de dire s’il pouvait lui-même donner des garanties quant à la sécurité de l’Ukraine, Vladimir Poutine s’est contenté d’assurer : "Nos actions ne dépendent pas des négociations elles-mêmes mais des assurances que la Russie recevra pour sa sécurité. (…) Ce n’est pas nous qui menaçons quelqu’un. Comment les Etats-Unis réagiraient si l’on mettait des missiles à la frontière canadienne ?"

"Il y a une dimension construite de la menace", analyse Aude Merlin. "Le discours de Vladimir Poutine adressé aux Russes est la construction d’une narration qui présente la Russie comme une forteresse assiégée, comme un pays qui vivrait en paix ne voulant faire de mal à personne mais qui serait constamment fragilisé, vulnérable et sous la menace d’une attaque imminente. Mais il est vrai qu’on assiste à un jeu dangereux, de part et d’autre, avec une construction discursive basée sur la surenchère". 

Répression de l’opposition

Interrogé sur la répression de l'opposition russe, qui s'est considérablement accentuée en 2021, Vladimir Poutine a jugé qu'il ne s'agissait pas de museler des détracteurs mais de "contenir des opérations d'influence étrangères".

"Je vous rappelle ce que disent nos adversaires depuis des siècles : la Russie ne peut être vaincue, elle ne peut être détruite que de l'intérieur", a-t-il dit. Selon lui, c'est ce qui a entrainé la chute de l'URSS il y a 30 ans.

"Là aussi, Vladimir Poutine livre une narration alternative à la vérité qui consiste à dénoncer des responsabilités étrangères", note Aude Merlin. "Il s’agit de museler, d’empêcher que le travail sur la vérité puisse être mené, d’empêcher que cette vérité soit transmise. La vérité sur les violations des droits humains, sur ce qui s’est passé pendant la seconde guerre mondiale ou encore les purges de 1937-38Dans ce discours narratif, il y a notamment la réhabilitation de la figure de Staline. Face à la vérité historique, Vladimir Poutine construit un autre discours. C’est inquiétant".

L'année a commencé par l'arrestation du principal opposant, Alexeï Navalny, qui venait de survivre à un empoisonnement ordonné selon lui par le Kremlin. Puis, tout son mouvement a été interdit pour "extrémisme".

Tout au long de l'année, médias, ONG, journalistes, avocats et militants ont été visés par diverses poursuites. Dernière cible en date : l'ONG Memorial, pilier de la défense des droits en Russie, est visée par deux procès pour la dissoudre.

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