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Voix de France : Marine Le Pen est-elle vraiment d’extrême droite ?

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Ce samedi, à Reims, Marine Le Pen tenait son premier grand meeting à près de deux mois du premier tour de l’élection présidentielle qui se tiendra le 10 avril prochain en France.

Pendant 1h10, elle a fustigé l’actuel président, Emmanuel Macron avant de dérouler son programme. Une large part était consacrée à l’immigration et à l’insécurité, des thèmes de prédilection du Rassemblement National. Elle a aussi abordé ses ambitions concernant les aides sociales, la préférence nationale ou encore la retraite qu’elle veut ramener à l’âge de 60 ans.

Et elle a fini par une touche qui en a étonné plus d’un. Elle a quitté son pupitre et s’est avancée plus près de ses sympathisants voulant livrer un message plus personnel en parlant d’elle, de son enfance ou encore de l’attentat auquel sa famille a échappé. C’est assez inédit ce genre de moment chez elle, un moment qui participe aussi à sa stratégie de dédiabolisation. "Cela participe à une volonté de fendre l’armure, de briser la glace", pointe Valery Lerouge, journaliste pour France Télévisions qui couvre la campagne de la candidate du RN.

Un discours rappelant tantôt sa ligne la plus dure, voire les discours de son principal rival, le nationaliste Eric Zemmour ; tantôt, en pointant ses propositions sociales et économiques, elle pouvait s’apparenter à une candidate… de gauche. Un grand écart qui interpelle.

Alors, Marine Le Pen est-elle vraiment d’extrême droite ? C’est à cette question qu’ont tenté de répondre Quentin Warlop, journaliste de la cellule internationale à la RTBF qui couvre l’élection présidentielle, Marc Sirlereau, journaliste de la cellule politique de la RTBF et Valéry Lerouge, journaliste de France Télévisions qui suit la campagne de Marine Le Pen, dans le nouveau podcast de la RTBF : "Voix de France".

Un duel à distance

Effectivement, la question se pose. Marine Le Pen a opéré une véritable dédiabolisation de son parti, prenant ses distances avec son père, Jean-Marie Le Pen et avec la frange la plus dure de son parti. Mais, en terres nationalistes françaises, la place à prendre se réduit comme peau de chagrin. L’arrivée d’Eric Zemmour dans la course à l’Elysée conduit à un duel de plus en plus frontal entre les deux candidats.

Ce samedi à Reims, pour ce qui devrait être le seul meeting de Marine Le Pen, 3000 sympathisants étaient réunis. C’était le pari du RN pour convaincre.

Mais c’était aussi l’occasion d’un duel à distance face à Eric Zemmour qui avait, lui aussi, décidé de faire un grand meeting, à Lille, dans le nord de la France. Sur les propres terres de la candidate RN. 6000 personnes étaient présentes. "De toute façon, il l’avait décidé : si elle faisait 3000, il voulait 6000. Si elle faisait 5000, il voulait 10.000. L’idée était d’avoir la plus grosse mobilisation et de lui pourrir ses meetings […], il y a une vraie volonté de lui pourrir sa campagne", analyse Valery Lerouge.


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Il faut dire que, depuis quelques semaines, les coups durs s’accumulent pour Marine Le Pen. Les défections au sein de son parti se multiplient, au profit de l’ancien polémiste. Après la figure Gilbert Collard et l’eurodéputé Jérôme Rivière, c’est sa propre nièce, Marion Maréchal Le Pen, qui sème le doute en disant qu’elle ne soutiendrait pas sa tante.


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"Jusqu’à présent, malgré tous ses problèmes, elle était parvenue à faire le gros dos. Il y avait eu en décembre, l’arrivée sur la scène, d’Eric Zemmour, elle avait pu résister à ça. Puis, il y avait eu la primaire des Républicains avec la victoire de Valérie Pecresse qui avait pris un boum. Elle avait pu résister à ça. […] Il y a qu’ici depuis le problème de ces défections […] il y a comme un coup de mou", analyse de son côté Marc Sirlereau.

Des défections sur lesquelles la candidate s’était exprimée : "Ceux qui veulent partir partent, mais qu’ils partent maintenant", avait-elle signalé, il y a un peu plus d’une semaine. Une situation et des méthodes qui agacent Marine Le Pen au plus au point.

Un sondage datant de ce samedi place actuellement les deux candidats au coude à coude, à 14% d’intentions de vote chacun : une baisse pour Marine Le Pen, mais un gain pour l’ancien polémiste de CNEWS. "Dans ce cas de figure, ça veut dire que face à Emmanuel Macron, celle qui arriverait au second tour, ce serait Valérie Pécresse", pointe Marc Sirlereau.

Dédiabolisation ?

Si la situation agace la cheffe du RN et commence à la mettre dans une situation de plus en plus inconfortable, elle permet de mettre en évidence une sorte de crise d’identité au sein du parti. En effet, depuis de nombreuses années, Marine Le Pen, qui se veut beaucoup moins clivante que son père, a dirigé une véritable opération de dédiabolisation. Mais entre les lepénistes de la première heure et le reste des sympathisants il semble y avoir un certain (grand ?) écart.

D’ailleurs, au moment des premières défections au sein de son parti, Marine Le Pen ne le prenait pas nécessairement comme une mauvaise nouvelle. Au contraire, c’était l’occasion de se débarrasser de certaines figures un peu dérangeantes. "Les premiers départs, elle l’assume. Elle dit, ce n’est que des personnalités que j’avais marginalisées dans le parti. C’est le cas de Jérôme Rivière qui n’avait pas été reconduit au bureau exécutif du RN et qui le vivait très mal. […] Donc au départ, ce sont des gens dont elle s’était débarrassée, des gens très identitaires, très radicaux qui polluaient l’image qu’elle voulait donner du parti", analyse Valéry Lerouge.

Et il est vrai "qu’elle a toujours voulu tourner la page de son père […] elle a voulu modérer son discours et paraître fréquentable. Le problème c’est que quand vous allez à des petits meetings locaux du RN – elle, quand elle fait son meeting, c’est contrôlé dans sa communication – mais dans des petits meetings dans des villes où il n’y a pas nécessairement toutes les personnalités, vous retombez sur des cadres ou des mandataires du RN qui ne prennent pas forcément des gants pour parler et qui ne cachent pas qu’ils sont racistes, xénophobes et homophobes", détaille Marc Sirlereau.

Marine Le Pen n’a pas vraiment changé. Dans le ton elle n’est pas comme son père […] elle n’a certainement pas la même vision du monde […] mais dans le même temps elle garde l’ADN de la formation politique

Pourtant savoir s’il faut qualifier le RN de parti d’extrême droite n’est pas si facile à trancher, encore aujourd’hui. "Si on reprend, l’histoire de l’extrême droite, on est sur un parti raciste, antisémite, homophobe, ça nous ramène au fascisme. Certes, on trouvera forcément des militants avec des propos trash sur ces sujets-là […] mais on ne peut pas lui reprocher d’être juste la fille de son père même si elle a gardé le nom et l’héritage du parti. Elle n’est pas comme ça. On ne peut pas la soupçonner d’être raciste, ce n’est pas un problème de races pour elle, c’est un problème d’étrangers qui viennent prendre le travail ou les allocations des Français. Elle n’est pas antisémite. Elle n’est pas forcément homophobe, elle a beaucoup d’amis et de députés de son entourage qui sont gays", nuance Valéry Lerouge.

Néanmoins, comme le pointe Marc Sirlereau, à Madrid, au Sommet auquel Marine Le Pen assistait, elle y était avec "le président de Vox qui incarne l’extrême droite nostalgique de Franco et puis le Vlaams Belang et il ne faut pas tourner autour du pot, le Vlaams belang est un parti d’extrême droite considéré comme raciste et xénophobe et c’est avec eux qu’elle se retrouve au Parlement européen et qu’elle va à Madrid. Vu de Belgique, Marine Le Pen n’a pas vraiment changé. Dans le ton elle n’est pas comme son père […] elle n’a certainement pas la même vision du monde […] mais dans le même temps elle garde l’ADN de la formation politique".

Un parti fragmenté

Ainsi, il y a une sorte de "dilemme au sein du RN" auquel fait face la candidate pour satisfaire l’ensemble de son électorat. Pour Marc Sirlereau, "elle est un peu coincée entre Zemmour qui est à son extrême droite et Valérie Pécresse. C’est difficile de trouver le bon équilibre, c’est un peu instable pour elle en ce moment"

Ce n’est pas la même racine de l’extrême droite au nord et au sud

Elle semble très à droite sur des thématiques comme l’immigration et l’insécurité, mais de l’autre elle est très à gauche, étatiste sur les questions de pouvoir d’achat, par exemple. Il faut dire que le parti semble géographiquement fragmenté entre un Rassemblement national du nord de la France où le pouvoir d’achat est la préoccupation principale de ses sympathisants, là où dans le sud, les questions de l’immigration priment : "ce n’est pas pour rien qu’elle s’est fait élire dans le nord, à Hennin-Beaumont, sa terre d’attachement ce sont les Hauts de France. C’est un peu son laboratoire. Elle s’y sent sans doute mieux que quand elle est dans le sud où ce n’est pas du tout le même parti. Dans le nord, il y a beaucoup de déçus de la gauche, des gens qui votaient socialistes ou communistes, des ouvriers, des chômeurs, qui disent 'nous on ne fait plus confiance à la gauche, Marine le Pen n’a jamais été au pouvoir on peut lui faire confiance' ", dépeint Marc Sirlereau. Et il faut dire que sur ces questions plus sociales, "elle se distingue plus nettement d’Eric Zemmour".

A l’inverse, explique-t-il, dans le sud, c’est une autre population qui vient grossir les rangs de l’électorat du RN. Il s’agit davantage des personnes revenues d’Algérie à la fin de la guerre dans les années 1960 qui se sont installées du côté du pourtour méditerranéen et "trouvent qu’il y a trop d’étrangers". "Ce n’est pas la même racine de l’extrême droite au nord et au sud".

C’est donc un véritable exercice d’équilibriste auquel se plie la candidate. Elle doit en quelque sorte nourrir tout son électorat si elle veut mettre toutes ses chances de son côté dans cette course à l’Elysée.

C’est aussi la raison pour laquelle, son discours à Reims, pour son seul grand meeting, était particulièrement axé sur les questions d’immigration. Une approche très dure, un "retour à son ADN et au 'core business' de son parti", ont analysé nos observateurs. Mais de l’autre, "à travers ces petits accents sociaux, qui marchent plus au nord qui est une ancienne terre de gauche. Si elle veut prendre des voix à Jean-Luc Mélenchon, il faut qu’elle vienne avec des accents plus sociaux. Une de ses priorités c’est de remettre la pension à 60 ans. Il n’y a qu’elle qui propose cela quasiment en France", indique Marc Sirlereau.

Ce qui est certain, c’est qu’en trois campagnes présidentielles et en près de 10 ans de stratégie de dédiabolisation, elle a su "élargir sa clientèle", pour reprendre l’expression de Valéry Lerouge. En 2002, Jean marie Le Pen fait 17% avec 5 millions d’électeurs. En 2017, Marine Le Pen fait 33% et 10 millions d’électeurs.

Et finalement, cette campagne-ci commence à peine.

A revoir : sujet sur le meeting de Marine Le Pen à Reims de ce 05/02/2022

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