Belgique

Volet belge des Uber Files : entre lobbying politique intense et liens troubles avec Pascal Smet

Dossier de la rédaction sur le lobbying

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12 juil. 2022 à 10:15Temps de lecture3 min
Par Estelle De Houck sur base du dossier de la rédaction de Marie Vancutsem

Depuis ce dimanche soir, les Uber Files font vaciller la multinationale concurrente des taxis traditionnels. Au cœur de l’enquête : quelque 124.000 documents, datés de 2013 à 2017 et analysés par le consortium international de journalistes d’investigation. Après la publication du volet belge par le journal Le Soir, le PS et Ecolo ont demandé la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire.

Ce mardi, Le Soir décrypte le lobbying politique intense d’Uber en Belgique, ainsi que les liens troubles entre Uber et Pascal Smet – alors ministre bruxellois de la Mobilité. "Avec ces documents, on a cette chance de pouvoir se plonger dans cette boîte noire du lobbying, qui est censé être quelque chose de très discret d’habitude", explique Xavier Counasse, chef du service Enquête au journal le Soir et chargé de traiter ces documents.

Le cas Pascal Smet

Concernant l’ancien ministre bruxellois de la mobilité, les Uber Files dévoilent les contacts très fréquents entre Pascal Smet et la société. "Avec quelques pratiques qui posent question, comme par exemple le fait qu’un communiqué de presse de la société Uber est envoyé en amont au ministre bruxellois de la mobilité de l’époque pour relecture", raconte Xavier Counasse.

Outre ces échanges fréquents entre le cabinet du ministre et la société américaine, "il y a aussi une relation privée entre monsieur Pascal Smet et Mark MacGann – qui était à l’époque le responsable du lobbying pour toute l’Europe de la société Uber", ajoute le journaliste. Des messages privés à caractère très familiers et parfois "coquins", qui posent question sur la proximité entre un lobbyiste et un ministre.

Certains messages n’ont d’ailleurs pas été publiés. "On a beaucoup réfléchi avec nos collègues du Tijd et de Knack et nous avons pris une position commune", justifie Xavier Counasse. "Nous disons que les messages trop coquins ou à caractère trop personnel existent, mais nous ne révélons pas leur contenu pour ne pas trop exposer les principaux protagonistes."

Le Soir a bien sûr donné la parole à Pascal Smet. Ce dernier assume qu’il connaissait très bien Mark MacGann mais d’une "vie précédente", ce qui expliquerait le ton familier des communications. Quant aux messages entre son cabinet et la société, "il explique qu’il était obligé de faire cela parce que le dossier était explosif, que les taxis traditionnels étaient au taquet et faisaient pas mal de bruit."

Pour faire avancer sa réforme dans les faits… sauf que l’histoire montrera que sa réforme à lui n’est jamais passée sous sa législature

"Il était donc obligé de neutraliser tout le monde pour contrôler la communication et éviter que le dossier n’explose. Pour faire avancer sa réforme dans les faits… sauf que l’histoire montrera que sa réforme à lui n’est jamais passée sous sa législature."

Charmer les élus…

A l’époque, l’objectif d’Uber est d’obtenir un cadre légal dans lequel exercer. Et tous les moyens seront bons pour séduire les élus. "D’abord ils brassent très large", explique le journaliste du Soir. "Ils contactent tous les hommes et femmes politiques qui comptent, surtout dans la Capitale mais aussi au fédéral."

Jusque-là, il s’agit de lobbying en bonne et due forme. "Mais ce qu’ils arrivent à faire avec Pascal Smet, c’est qu’il leur donne des infos supplémentaires, qu’il fait fuiter l’accord de gouvernement bruxellois en négociation – où l’on discute évidemment d’une réforme du plan taxi. Et donc ils essaient d’avoir les infos avant les autres et d’avoir quelques bons clients qui plaident leur cause."

… calmer les opposants

Certains messages assez explicites montrent qu’il s’agit aussi de calmer les opposants au projet d’implantation d’Uber.

"Il y a notamment une députée bruxelloise Ecolo, madame Delforge, qui ne tenait pas toujours des propos très positifs sur la société Uber. Ils décident alors de programmer une rencontre. Et il est vrai que les termes sont un peu crus dans les mails internes. Ils disent qu’elle est totalement ignorante et que, même si elle ne deviendra pas la plus grande supportrice de la société, ça la calmera un peu."

Ils essaient de briefer des journalistes, en espérant que les articles leur seront plus favorables par la suite

Même chose avec les médias : "ils essaient de briefer des journalistes, en espérant que les articles leur seront plus favorables par la suite."

"Le lobbying consiste à prendre contact avec le pouvoir public de manière directe ou indirecte. Dans le but d’influencer leur décision", explique Shari Hinds, représentante de Transparency International EU. "Le problème, c’est quand ces contacts entre les décideurs politiques et organisations du lobbying se font dans l’ombre."

Dans le cas d’Uber, c’est justement la question de la transparence qui fait défaut.

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