Jam

Wu-Lu : Tortue géniale

Miles Romans-Hopcraft sort un premier album sous le nom de Wu-Lu
11 juil. 2022 à 10:05Temps de lecture6 min
Par Nicolas Alsteen

Début d’été sur une terrasse bruxelloise. Un accent cockney se pose sur les pavés. Tresses gangsta et grillz plaqués or sur les dents, Miles Romans-Hopcraft glisse sa planche de skate sous une chaise avant de passer à table avec JAM. L'homme qui se planque sous le nom de Wu-Lu est venu nous parler de "Loggerhead", un premier album aux influences kaléidoscopiques : rap, noise, dubstep, punk, jazz, IDM, trip-hop et nu metal se bousculent en effet sous les morceaux servis par le Londonien"Quand je compose, je m’essaie à tous les genres musicaux qui me plaisent sans m’imposer de limite", commente-t-il. "Déjà en tant que personne, je déteste m’identifier à une culture spécifique ou à une classe sociale donnée. J’agis exactement de la même façon avec ma musique."

Loading...

Que la famille

Miles Romans-Hopcraft a grandi dans le quartier multiculturel de Brixton avec son frère jumeau, une mère danseuse et un père trompettiste. "Chaque été, je partais avec eux en tournée en France, en Italie ou en Espagne", retrace Wu-Lu. "J’ai longtemps pensé que tous les enfants de mon âge vivaient comme ça. D’ailleurs, j’étais persuadé que, pendant les grandes vacances, tout le monde partait à l’étranger avec ses parents pour se produire dans des festivals de danse ou de musique. Ce n’est qu’à l’adolescence que j’ai capté que notre modèle familial était assez atypique." Le père de Miles, Robin Hopcraft, est le membre fondateur de Soothsayers, un collectif londonien orienté reggae, soul-jazz et afrobeat. Trompettiste aguerri, il est également actif en studio auprès de différents artistes. Son nom apparaît notamment dans des albums signés Anthony Joseph, Zara McFarlane ou Ill Considered. L’homme est également aux origines de "Fela!", une comédie musicale retraçant le parcours fulgurant du grand Fela Kuti. Fasciné par les activités musicales du daron, le petit Miles – bien aidé par son prénom – se met en tête de devenir, lui aussi, trompettiste. "C’était une solution de facilité !", s’amuse-t-il. "J’avais un prof particulier à la maison. C’était bien mieux que les cours théoriques dispensés dans les académies. Avant de m’apprendre, mon père m’a emmené dans un magasin de disques pour que j’achète des CD’s importants de l’histoire de la trompette. Il voulait absolument que je les écoute avant de souffler la moindre note."

Loading...

Scratch & DJ Shadow

Aujourd’hui, Miles Romans-Hopcraft s’érige en redoutable multi-instrumentaliste. Il est également chanteur et producteur de tous les morceaux composés sous son blase de Wu-Lu. "Ce que je préfère, c’est encore ma relation aux machines", dit-il. "Je suis fan de ma MPC. J’ai développé mes propres techniques de séquençages et d’échantillonnages. J’adore travailler les sons de batterie et de basse. Je travaille uniquement sur base de mes propres versions instrumentales." Voilà sans doute ce qui différencie Wu-Lu de son modèle de référence : DJ Shadow. "Cet artiste est à l’origine de ma carrière musicale. Un soir avec mon frangin (Ben Romans-Hopcraft, musicien actif chez Insecure Men, Childhood ou Warmduscher – Ndlr), on s’est posé devant la télé pour mater "Scratch", un documentaire de référence sur l’épopée du DJing dans le hip-hop. À un moment, le docu se focalise sur les méthodes de travail de DJ Shadow. En le voyant expliquer tout ça, j’ai compris ce que je voulais faire de ma vie."

Loading...

L’eau à la bouche

Avant de se présenter sous les traits de Wu-Lu, Miles Romans-Hopcraft a travaillé au sein d’une organisation caritative basée sur la musique, l’art et les médias. "J’ai commencé en tant qu’étudiant. À la base, je devais faire un intérim de 4 mois. Finalement, j’y suis resté pendant 6 ans. J’apprenais aux jeunes de mon quartier à utiliser des logiciels de production comme Logic ou Ableton. J’avais vraiment l’impression de participer à la vie locale, d’aider les membres de ma communauté à prendre confiance et créer quelque chose de positif." Après cette première expérience professionnelle, Miles Romans-Hopcraft endosse la cape de Wu-Lu. "À un moment, je me suis intéressé aux fondements du mouvement rastafari. C’est comme ça que j’ai commencé à apprendre l'amharique, la langue parlée en Éthiopie. Durant mon apprentissage, je suis tombé sur le mot pour l'eau : "wu-ha". Je trouvais que ça ferait un bon nom de scène… Mais je ne voulais pas que les gens pensent au morceau "Woo Hah!! Got You All In Check" de Busta Rhymes. J'ai donc modifié la fin pour qu'elle soit plus fluide. Dans mon esprit, Wu-Lu est clairement un terme qui se rapporte à l’eau."

Loading...

Tortue ninja (tune)

Wu-Lu emballe aujourd’hui douze morceaux sous un titre quelque peu cryptique. Aucune chanson ne donne en effet l’occasion d’expliquer le mot "Loggerhead". "Durant l’enregistrement, je discutais avec une connaissance à propos de nos divergences d’opinion. À un moment, mon pote me dit : "Je pense qu’on ne se mettra jamais d’accord parce que nous sommes butés : nous sommes comme des Loggerheads !" Je ne comprenais pas de quoi il parlait... C’est là qu’il me parle de la tortue de mer (Loggerhead se traduit par Cacouane, Ndlr) qui possède la carapace la plus dure du monde. J’ai directement fait un lien avec mes chansons. Car, dans mon esprit, chaque morceau doit amener un clash. Pour écrire l’album, je suis parti de mes propres convictions afin de les opposer à celles du reste du monde. L’idée, c’est de montrer qu’il existe plusieurs perspectives. Aucune situation ne peut être comprise et jugée sous un seul angle. Partant de là, j’ai repensé à cette histoire de tortue. La cacouane vit dans de vastes océans, exactement comme n’importe quelle opinion : un point de vue émerge toujours dans un océan de pensées contradictoires. Et puis, pour quelqu’un qui tire son blase d’un concept un peu fluide et aquatique, "Loggerhead" m’est apparu comme une évidence à l’heure de donner un titre à l’album."

Loading...

Brixton dans le ventre

Les thématiques abordées dans les morceaux de "Loggerhead" tournent bien souvent autour du quotidien de Brixton, quartier multiculturel implanté dans le sud de la capitale anglaise. Conçu au plus près des réalités d’une métropole en mouvement, le single "South", par exemple, pose d’ailleurs un constat amer sur l’évolution urbanistique des lieux. "Dans mon quartier, comme partout ailleurs en Angleterre, les endroits initialement dédiés aux communautés locales sont rasés pour laisser la place à des murs en béton et des buildings." Dans un style insurgé et bien énervé, "South" s’attaque aux problèmes générés par la gentrification. "Ça me gêne lorsque des individus débarquent dans un lieu sans aucune volonté de s’adapter au contexte et à l’environnement social. Ne pas chercher à comprendre l’endroit où l’on vit, ça me paraît inconcevable. Moi, j’ai grandi à Brixton. Je suis attaché aux valeurs de mon quartier. Même si je suis incapable d’en donner une définition représentative. Parce que je suis juste une pièce du puzzle : un morceau issu de la diversité des lieux. À travers mes chansons et mes opinions, je me bats pour préserver ce pluralisme culturel et social."

Loading...

Comme à la maison

Wu-Lu est la nouvelle signature du label Warp. Structure anglaise aux goûts pointilleux et dogmatiques, la maison de disque anglaise s’est imposée dans le temps en misant sur des valeurs expérimentales et non-conformistes. Port d’attache d’artistes comme Aphex Twin, Oneohtrix Point Never ou Flying Lotus, Warp s’en remet aujourd’hui à l’esthétique débridée de Miles Romans-Hopcraft, fan assumé de groupes de rock comme Blink 182, Offspring ou Slipknot. "J’ai grandi au contact de ses musiques. Je ne vais pas trahir les origines de mon ADN musical sous prétexte que je viens de signer un album chez Warp. En fait, j’associe ma culture punk-rock et nu metal à ma pratique du skateboard." Une bière à la main, une planche sous le pied, Wu-Lu s’apprête d’ailleurs à tenter le ollie dans les rues de Bruxelles. "Je ne voyage jamais sans mon skate", assure-t-il. "J’aime rouler à fond de balle avec mon casque sur les oreilles, traverser les rues, tenter un flip par-ci par-là. Quand je suis dans un skate-park, je me sens toujours chez moi."

Loading...

The social network

Proche de Moses Boyd, des mecs de la Fat White Family ou des gars de Black Midi, Wu-Lu est un réseau social à lui tout seul. Son premier album solo est d’ailleurs une impressionnante plateforme d’échanges avec d’autres artistes. Ego Ella May, Mica Levi (Micachu & The Shapes), le batteur Morgan Simpson (Black Midi), Lex Amor, Léa Sen ou Asha sont d’ailleurs conviés à partager quelques instants sur "Loggerhead". "Ce sont tous des gens qui gravitent autour de mon quartier. J’envisage vraiment la création sous l’angle communautaire. Quand le courant passe bien avec quelqu’un, je n’hésite jamais à lui proposer de jouer de la musique." Solitaire, mais jamais esseulé, Wu-Lu rassemble, mais ne ressemble en définitive à personne d’autre que lui.

Sur le même sujet

Italia 90 de retour sous le soleil de Belgique au Micro Festival

Jam

Les 3 sorties rock de Jam pour un été ensoleillé

Jam

Articles recommandés pour vous